Propositions du Conseil d'Administration de l'AEMTC
concernant la reconnaissance légale de l'exercice de la psychothérapie
et la protection du titre de psychothérapeute
1. Préambule
Réglementer l'exercice de la psychothérapie et protéger le titre de psychothérapeute
constituent une priorité pour les personnes qui recourent aux services des psychothérapeutes, pour les pouvoirs publics et pour les professionnels de la santé. Le public attend des
soins psychothérapeutiques de qualité, pratiqués par des professionnels qualifiés, respectueux des règles déontologiques et éthiques. La société doit assurer aux citoyens des psychothérapies transparentes, utiles et accessibles à tous. Les
psychothérapeutes doivent se former spécifiquement pour offrir à leurs clients/patients des soins de santé de qualité. La psychothérapie fait partie des professions de la santé (1). Dans les pays où le titre de
psychothérapeute et l'exercice de la psychothérapie sont régis par une loi, le pouvoir décisionnel appartient au ministre en charge de la santé publique. Sur le plan européen, huit pays ont légiféré sur la psychothérapie. Celle-ci est
considérée comme une spécialisation de la psychiatrie et de la psychologie dans cinq pays (Pays-Bas, Allemagne, Espagne, Italie, Norvège) et comme une profession à part entière (2)
dans trois autres (Autriche, Finlande, Suède), Au sein des pays sans législation, le Royaume-Uni et l'Irlande se caractérisent par une réglementation stricte relevant d'une association professionnelle nationale (Lietaer et al., 2003). Plusieurs associations mondiales et européennes ont défini les critères et le contenu d'une formation spécialisée à la psychothérapie (3). Cette formation doit comporter un volet théorique et méthodologique ainsi qu'une
pratique clinique supervisée. Elle peut être complétée par une « thérapie personnelle » (obligatoire ou facultative selon les associations) et un rapport de fin de cycle. Sa durée est habituellement de 3 ans au minimum.
Des critères d'éligibilité (pré-requis) sont également proposés. La pratique psychothérapeutique est très hétérogène sur le plan de ses fondements théoriques, conceptuels et méthodologiques (4). Cette diversité est
considérée comme une source de richesse mais elle ne concourt pas à la lisibilité sociale de la profession et alimente des controverses voire des polémiques stériles. Les courants psychanalytique, humaniste, cognitivo-comportementaliste,
systémique ont depuis longtemps une assise scientifique, académique et associative reconnue sur le plan international et national. La majorité des psychothérapeutes se réfèrent à l'un ou l'autre de ces quatre courants mais, bon nombre d'entre
eux ont une pratique éclectique qui intègre différents apports conceptuels et méthodologiques (perspective intégrative). Chaque courant définit la psychothérapie, ses buts et ses modalités, par rapport à son cadre théorique et
conceptuel.. Certaines approches affirment leur supériorité sur d'autres en argumentant que leurs buts sont plus « humains », plus « englobants », plus « profonds »,….Toutefois, «la signification et l'intérêt
d'une méthode thérapeutique résident moins dans les buts qu'elle propose que dans la capacité à les atteindre, c'est-à-dire non pas dans ce qu'elle promet mais dans ce qu'elle donne » (Huber, 1993).
2. Définition de la psychothérapie et de son champ d'application
La psychothérapie constitue une réponse à la demande d'une
personne/un groupe. Cette demande est consécutive à l'expérience subjective d'un manque/désordre/déviation dans le fonctionnement psychologique qui est vécu comme un problème/une souffrance, qui n'est pas compris et persiste malgré des
tentatives de solution répétées. L'intervention psychothérapeutique peut être définie par cinq critères :
1° - elle est un processus interactionnel entre un patient/client/groupe et un thérapeute professionnel, prestataire de soins ;
2° - ce processus vise à influencer des problèmes/ troubles psychologiques ou des états de souffrance ; 3°- ceux-ci sont considérés comme nécessitant un traitement par des moyens psychologiques ;
4°- ces moyens reposent sur des modèles théoriques scientifiquement reconnus et s'appuient sur des méthodes d'intervention validées, respectant la dignité humaine, le cadre législatif et les règles déontologiques ;
5° - ils ont pour but de favoriser chez le patient/client/groupe des changements significatifs dans son fonctionnement cognitif/émotionnel/comportemental et/ou dans son système interpersonnel et/ou dans sa personnalité et/ou dans son état
de santé (Huber, 1993)
.
La psychothérapie porte donc sur la subjectivité personnelle, les comportements (actions, émotions, cognitions), le système environnemental - en particulier relationnel - du client/patient, ainsi que sur sa santé physique. Elle vise un mieux-être psychologique et physique. Elle se pratique à un niveau individuel ou collectif (couple, famille, groupe, institution).
L'intervention psychothérapeutique relève de la démarche thérapeutique (diminution de la
prévalence d'un problème/trouble/souffrance). Elle se distingue du conseil psychologique (5), de l'accompagnement psychologique (6) et de l'intervention de crise (7)
qui s'inscrivent davantage dans la démarche d'épanouissement et de promotion de la santé, et/ou de prévention et/ou de réhabilitation. Ces interventions nécessitent une sensibilisation des prestataires aux modalités relationnelles pertinentes (écoute, empathie, bienveillance) mais elles n'exigent pas une formation spécialisée de longue durée. Elles peuvent ou non déboucher sur une indication de psychothérapie.
Le psychothérapeute doit être attentif à la santé physique de son client/patient, en particulier aux aspects somatiques des problèmes/troubles traités (8). Il doit travailler en étroite collaboration avec les autres
prestataires d'aide et de soins dans un esprit de respect mutuel et en toute indépendance, dans les limites des champs respectifs de compétence. La psychothérapie est à la fois une science et un art. Elle se fonde sur un corpus
de connaissances théoriques et méthodologiques en psychologie, en psychothérapie, en médecine et dans les disciplines connexes (9). Elle met aussi en oeuvre les qualités humaines et relationnelles du thérapeute dont la compétence
réside dans « le bonheur, l'élégance et l'efficacité avec lesquels il applique les savoirs théoriques et méthodologiques à la résolution des problèmes/troubles d'un sujet singulier » (Huber, 1993).
3. Formation à la psychothérapie
3.1 Formation de base (pré-requis)
La formation à la psychothérapie est accessible aux étudiants détenteurs au minimum d'une Maîtrise (cinq ans d'études de niveau universitaire). Les candidats à la
formation doivent avoir réussi des examens de niveau universitaire en psychologie clinique (méthodes diagnostiques, évaluatives et d'intervention), en psychologie développementale, en psychopathologie et psychiatrie, en anatomie et
physiologie humaine, en neurosciences, en psychopharmacologie, en méthodologie de la recherche et en statistiques (10) . L'éligibilité à la formation spécialisée en psychothérapie est déterminée par une Commission
nationale des psychothérapeutes après un examen préalable de la candidature (voir point 6).
3.2 Formation spécialisée
Pour obtenir le titre de psychothérapeute et pouvoir exercer la psychothérapie, les étudiants admis à la formation doivent se spécialiser par des cours théoriques et pratiques en
psychothérapie, par de la pratique psychothérapeutique intensive et par des supervisions cliniques régulières. L'organisation et le contenu de la formation sont du ressort d'institutions (publiques ou privées) reconnues après
approbation du cursus par la Commission nationale des psychothérapeutes. Celle-ci accrédite les formations, les superviseurs et les lieux de stage. Chaque courant reconnu de psychothérapie édicte l'organisation et le contenu de sa formation
spécialisée, en tenant compte de ses spécificités. Néanmoins, des standards élevés de formation devraient être la règle pour garantir la compétence et le professionnalisme des psychothérapeutes. Des critères minimaux communs à
toutes les approches psychothérapeutiques enseignées devraient être établis. Par exemple, la formation à la psychothérapie s'étalerait sur trois ans au moins (11). Elle comprendrait un minimum de 400 heures de formation théorique et
méthodologique à la psychothérapie, un minimum de 500 heures de pratique psychothérapeutique supervisée (par un superviseur accrédité) et un minimum de 100 heures de supervision (individuelle et de groupe). Elle s'achèverait par la défense
devant un jury d'un mémoire ou par la publication d'un article dans une revue avec référents (European Federation of Psychologists' Association, 1997).
Au cours de leur spécialisation à la psychothérapie, les candidats psychothérapeutes cognitivo- comportementalistes apprennent les bases de la thérapie non directive, du counseling et de l'approche motivationnelle (Miller &
Rollnick, 2002). Ils apprennent les thérapies validées empiriquement pour traiter les troubles mentaux pour lesquels de tels traitements existent et, pour les autres problèmes psychologiques, d'autres stratégies, méthodes et techniques
réputées thérapeutiques, en veillant à appuyer leur pratique sur les connaissances scientifiques actuelles en psychologie, psychothérapie, psychiatrie et d'autres disciplines connexes (Nathan & Gorman, 2002). Ils sont formés aux facteurs
de la relation thérapeutique qui semblent les plus efficaces (Norcross, 2002). Des stages cliniques (de minimum six mois) et des supervisions cliniques (de minimum 30 heures /année) facilitent cet apprentissage. Au terme de
leurs études, les candidats psychothérapeutes cognitivo-comportementalistes auront suivi des cours théoriques et méthodologiques fondamentaux en psychologie, en psychiatrie et en psychothérapie. Parmi ceux-ci, citons comme exemples un
cours d'introduction à la psychologie clinique, à la psychiatrie et à la psychothérapie ; un cours de psychopathologie et de psychiatrie générale ; un cours de diagnostic et d'évaluation clinique ; un cours d'orientation
thérapeutique ; un cours de méthodologie de la recherche empirique en psychologie clinique et en psychothérapie ; un cours sur la recherche en psychothérapie ; un cours de neurosciences ; un cours de
psychopharmacologie ; un cours sur les théories de l'apprentissage et de la motivation ; un cours de psychologie du développement ; un cours de psychologie expérimentale (cognitive et sociale) appliquée à la psychothérapie; un
cours de législation et de déontologie en santé mentale ; un cours de philosophie des sciences. Des dispenses existeront pour les cours réussis pendant les études universitaires de base (Baccalauréat et Maîtrise). Pour les
thérapeutes cognitivo-comportementalistes, une thérapie personnelle est facultative. Elle ne constitue pas un pré-requis obligatoire pour l'accès à la formation, ni une exigence en cours de formation.
4. Obtention du titre de psychothérapeute
Le titre de psychothérapeute est délivré par la Commission nationale des psychothérapeutes après un examen du dossier de formation du candidat. Pour garantir la lisibilité sociale, ce titre est précédé de la mention de la profession de base. L'orientation théorique et méthodologique choisie par le candidat est également précisée.
5. Mesures transitoires
Beaucoup de psychothérapeutes actuellement en exercice ne rencontrent pas les critères de formation énoncés (Lietar et al., 2003). Ceux-ci peuvent se mettre en conformité avec la réglementation légale dans un délai de cinq ans après la publication officielle de la législation en la matière. Les demandes individuelles sont examinées par la Commission nationale des psychothérapeutes qui statue sur les dérogations et les exigences complémentaires.
6. Commission nationale des psychothérapeutes
A l'instar de la Commission nationale des psychologues, une Commission
nationale des psychothérapeutes doit être instituée (Lietar et al., 2003). Elle a pour mission la définition de critères d'accréditation des formations et leur application, des superviseurs et des lieux de stage l'examen des candidatures,
l'attribution du titre aux professionnels formés, la procédure de traitement des plaintes et des sanctions. Ce Conseil national doit être composé en majorité de représentants de la profession ainsi que de représentants du corps
académique et des institutions privées impliquées dans la formation. Des juristes et des représentants d'association de clients/patients y sont associés.
7. Conclusions
La psychothérapie est une profession de la santé qui nécessite une formation spécialisée de longue durée. Celle-ci devrait préférentiellement
correspondre à une Maîtrise complémentaire. Une réglementation de l'exercice de la psychothérapie et une protection du titre de psychothérapeute sont nécessaires. Les dispositions législatives doivent s'inscrire
dans le cadre de la réglementation des professions de la santé, en particulier de celle concernant l'exercice de la psychologie clinique. Le législateur doit tenir compte des réglementations européennes en la matière, des avis
du monde académique, psychologique et médical, des associations professionnelles et des usagers des soins de santé.
8. Bibliographie
Chambless, D. & Ollendick, Th. (2001). Empirically supported psychological interventions : controversies and evidence. Annual Review of Psychology, 52, 685-715.
____________________________________________
Cottraux, J. (2004). Les visiteurs du soi. A quoi servent les psys ? Paris : Editions Odile Jacob.
Durand, V. & Barlow, D. (2002). Psychopathologie. Une perspective multidimensionnelle. De Boeck.
European Federation of Psychologists' Associations (1997). EFPA standards of training for
psychologists specialising in psychotherapy.
Expertise collective (2004). Psychothérapie : Trois approches évaluées. Editions de l'INSERM.
http://www.inserm.fr
Grawe, K. (1997). Research-informed psychotherapy. Psychotherapy Research, 7, 1, 1-19.
Huber, W. (1987). La psychologie clinique aujourd'hui. Mardaga.
Huber, W. (1993). Les psychothérapies. Quelle thérapie pour quel patient ? Editions Nathan.
Huber, W. (1993).
L'homme psychopathologique et la psychologie clinique. Paris : Presses Universitaires de France.
Huber, W. (1996). Le problème de l'indication en psychothérapie. Acta Psychiatrica Belgica, 96, 3-4, 135-153.
Lambert, M. (2003). Bergin and Garfield's Handbook of Psychotherapy and Behavior Change. Fifth Edition. Wiley.
Lietaer, G. et al. (2003) : "Le profil professionnel du psychothérapeute en Belgique": http://www.health.fgov.be/AGP/fr/projets/avant-projet/Rapport_psychotherapeute.pdf
Miller, W. & Rollnick, S. (2002). Preparing people for change. Second Edition. Guilford Press.
Nathan, P. & Gorman, J. (2002).
A Guide to Treatments that Work. Second Edition. Oxford University Press.
Norcross, J. (2002). Psychotherapy Relationships that Work: Therapists Contributions and Responsiveness to Patients. Oxford University Press.
(1) Cette inscription est primordiale pour plusieurs raisons : a) elle est conforme à l'évolution contemporaine de la pratique professionnelle ; b) elle correspond aux apports actuels des recherches fondamentales et cliniques privilégiant une lecture bio-psychosociale des problèmes/troubles psychologiques (abandon des déterminismes réducteurs) ; c) elle est adoptée sur le plan international et européen ; d) elle implique l'exigence d'une formation spécialisée de haut niveau et le respect des règles déontologiques et éthiques communes aux professions de la santé ; e) elle est un préalable incontournable pour une intervention financière éventuelle de la Sécurité sociale (secteur soins de santé) dans le coût de la prestation psychothérapeutique.
(2) Accès large à la profession mais formation spécialisée d'une durée minimale de 7 ans. (3) World Council of Psychotherapy-WCP, European Association of Psychotherapy-EAP ;
European Federation of Psychologists Association-EFPA ; European Association of Behaviour and Cognitive Therapy-EABTC, ……. (4) On distingue plus de 210 courants, systèmes ou écoles (Cottraux, 2004)
(5) Le conseil psychologique a pour but de faciliter le processus de décision du consultant (explication du problème, communication et discussion d'informations en vue de
prendre une décision sur le problème posé). Il est généralement ponctuel. (6) L'accompagnement psychologique vise, pendant un temps plus ou moins long, à réconforter, consoler, assister, aider des patients/clients souffrant de
problèmes /troubles psychiques ou somatiques qui les obligent à changer leurs habitudes de vie et/ou à trouver une nouvelle identité. Son but n'est pas le traitement d'un problème/trouble précis ni de favoriser des changements importants
dans le fonctionnement mental.
(7) L'intervention de crise à pour but soit de résoudre des problèmes de vie intenses et urgents qui dépassent les capacités de
maîtrise d'un individu soit de soulager les souffrances d'une personne en crise et en prévenir les conséquences négatives (médicales, sociales et psychologiques). (8) Connaissance de la sémiologie des troubles mentaux organiques
et des problèmes/troubles nécessitant un traitement médical (préalable ou parallèle). (9) Le courant cognitivo-comportementaliste privilégie une approche pragmatique et empirique de la psychothérapie comprise comme l'application
de la psychologie scientifique, c-à-d. empirique, à la compréhension et à la résolution des « problèmes/troubles psychologiques ». Il soutient toute approche psychothérapeutique qui (10) Ces cours font partie de la maîtrise en psychologie et en médecine. A défaut, ils peuvent être
acquis par le biais d'une inscription « cours libre » dans une institution universitaire.
(11) Cette durée de trois années de spécialisation à la psychothérapie est une recommandation de nombreuses associations européennes. Néanmoins, si la formation à la psychothérapie devient une « Maîtrise complémentaire », sa durée ne pourrait sans doute pas excéder deux années d'étude.
