Observations sur l'évolution d'une bibliographie au cours de 25 ans

Serge NEKRASSOFF (2001)

La démographie historique est une discipline auxiliaire de l'histoire. Elle étudie l'évolution et les comportements des populations d'autrefois (fécondité, nuptialité, mortalité, épidémies, migrations, etc.). Elle recueille ses informations grâce à des sources écrites (état civil, registres paroissiaux, données économiques,…) mais aussi à des témoignages archéologiques. Ses enseignements sont précieux, particulièrement dans la comparaison avec les données des études sur les populations contemporaines.

C'est en 1978 que paraît le premier volume de la Bibliographie Internationale de la Démographie Historique (BIDH). Son ambition est de proposer aux démographes historiens une fenêtre sur l'actualité des publications consacrées à cette discipline à travers le monde. L'initiative de ce périodique annuel revient à E. HELIN, professeur d'histoire économique et sociale à l'Université de Liège. En raison du caractère universel de ce projet, il s'adjoint naturellement le concours et le soutient d'organisme internationaux : l'Union Internationale pour l'Etude Scientifique des Populations (UIESP, basée à Liège jusqu'en 2000), la Commission Internationale de Démographie Historique (dépendant du Comité International des Sciences Historiques) et la Société de Démographie Historique française. Aujourd'hui, les sociétés de démographie historique italienne (SIDeS) et espagnole (ADEH) sont venues adjoindre leur aide.

S'il nous est apparu intéressant de nous attarder sur le cas de la BIDH, dans le cadre d'un texte destinéà des professionnels de la documentation, c'est en raison de son processus d'adaptation à l'évolution des techniques de gestion et d'exploitation documentaires au cours des dernières 25 années. A l'origine, sa forme était celle d'une bibliographie courante classique. L'outil informatique est ensuite venu compléter la publication du périodique et l'assister pour sa mise en page. Pendant plusieurs années, les deux modes de diffusion ont coexisté. Aujourd'hui, seule la version informatique en ligne subsiste. D'autre part, nous souhaitions également faire quelques observations liées au caractère international d'une bibliographie. Se contenter de constituer une compilation de notices venues des quatre coins du monde ne suffit pas. Il faut aussi être attentif à proposer un produit utilisable et intelligible par tous.

Un réseau de correspondants à travers le monde

La collecte des données repose sur une réseau de correspondants établis aux quatre coins de la planète. Ce sont pour la plupart des chercheurs en démographie historique au fait de la situation régionale de la discipline. Ils ont pour mission de recenser les publications qui, à leurs yeux, ont une place dans la BIDH. Il ne s'agit donc pas d'un travail exhaustif. Le choix est même subjectif. Si certains ne retiennent que les contributions capitales, d'autres proposent des monographies a caractère strictement local. Le visage de la démographie historique dans une zone déterminée dépendra donc bien souvent de la personnalité du correspondant, même si le rédacteur en chef peut ponctuellement " corriger le tir ". Quant à la zone géographique qu'ils doivent couvrir, elle n'est pas nécessairement liée aux frontières d'Etats. En pratique, le correspondant recense les publications régionales auxquelles il peut accéder relativement facilement. Sa contribution est ensuite envoyée au rédacteur en chef de la revue pour être intégrée dans la base de données.

Pour effectuer leur analyse, les correspondants disposent d'un formulaire qui n'a subi que peu de modifications depuis l'origine. Tout nouveau correspondant reçoit d'autre part un exemplaire des directives qui doivent les guider pour compléter le formulaire. Si certaines directives peuvent apparaître tatillonnes, elles ont cependant permis d'éviter des ambiguïtés. Par exemple, demander de transcrire le nom des auteurs en lettres majuscules ne relevait pas du caprice. Le cas de Jules Michel est insoluble , tout comme le japonais Saito Osamu. Inviter à limiter l'abstract à quelques lignes s'avère tout aussi utile pour encourager les correspondants enclins aux dissertations, à faire preuve d'esprit de synthèse. De cette manière, les directives, en même temps qu'elles s'affinaient, devenaient un garant de clarté et d'efficacité.

D'emblée, l'intention était de proposer un outil précis et rigoureux à la fois pour localiser les publications (données signalétiques) et pour donner un aperçu de leur contenu (données analytiques). Pour décrire ce dernier, une série de champs sont codifiés (périodes, résumés), d'autres font l'objet d'une appréciations chiffrée (nombre de cartes, de tableaux, de titres dans la bibliographie). L'emploi de mots-clefs, s'il a été suggéré, n'a pas été retenu. Il n'existait pas de thésaurus propre à la discipline, et sa création n'a pas été envisagée. Néanmoins, il reste pertinent de penser que les 13.000 notices existantes constituent une matière exploitable pour sa constitution.
Dès l'origine, les correspondants ont employé des codes thématiques chiffrés qui correspondaient aux intitulés des 71 chapitres de la bibliographie. Ces codes sont encore utilisés aujourd'hui et semblent avoir été adoptés sans difficulté par la majorité des démographes historiens.

Une bibliographie internationale : une gageure ?

Le caractère international d'une bibliographie implique une longue réflexion sur sa forme, sa structure, son évolution. C'est d'autant plus vrai lorsqu'elle s'applique à une discipline relevant des sciences humaines comme la démographie. Son champ d'investigation est immense, puisqu'il couvre l'ensemble des civilisations qui se sont développées sur la terre entière depuis l'aube des temps. Ce qui signifie qu'il faut concevoir un système de classification qui soit, en quelque sorte universel. Nous verrons que les concepteurs de la BIDH ont été attentif à éviter cet écueil, même s'il subsiste des signes qui rendent compte de leur origine occidentale.

En premier lieu, la bibliographie est bilingue : anglais et français. L'anglais s'imposait en raison de son évidente prédominance dans les milieux scientifiques. Le français, tout en restant une langue largement répandue, représente un choix qui peut toujours être critiqué. Mais c'est aussi une manière de rappeler que la BIDH a vu le jour en francophonie.

Il s'agit cependant d'un bilinguisme particulier. Tout le contenu de la bibliographie n'est pas traduit dans les deux langues. Ainsi, les abstracts sont soit rédigés en français, soit en anglais. L'index géographique adoptera encore une autre forme de bilinguisme : la forme francophone est retenue pour la mention des pays de langue latine, la forme anglophone pour les pays de langue germanique. En ce qui concerne les pays des autres continents, il est plus délicat de révéler la clef de répartition, puisqu'elle se base à nouveau sur le caractère latin ou germain de la langue de … leur ancienne métropole ! Mais précisons que seul le sens pratique a été pris en compte dans ce système de répartition, et non une quelconque forme de nostalgie à l'égard de l'époque coloniale.

Internationale, la BIDH l'est assurément. Mondiale ? C'est la volonté de ses concepteurs. Elle ne l'est, à nos yeux, qu'incomplètement. Ce constat se base tout d'abord sur une élémentaire analyse quantitative des publications recensées en rapport avec leurs descripteurs géographique. La représentation des pays " occidentaux " (Amérique du Nord + Europe) est prépondérante : plus de 75 %. Plusieurs raisons expliquent cette disproportion. D'un point de vue strictement heuristique, il apparaît que les sources exploitables pas la démographie historique (ex. les recensements, l'état civil, registres paroissiaux, séries économiques, …) sont à ce jour plus abondantes pour les pays occidentaux que pour, par exemple, le continent africain ou la péninsule indienne. Pour ces régions, elles sont soit simplement inexistantes, soit n'ont encore fait l'objet d'aucun dépouillement.

D'autre part, les budgets consacrés à ce type de recherches sont parcimonieux. Encore que les problèmes démographiques préoccupent généralement ces pays, mais d'une manière nettement plus immédiate. Ainsi, leurs publications scientifiques consacrées à la démographie relèvent plutôt du domaine de l'actualité que de l'histoire.
La démographie historique s'est développée en Europe au milieu du 20e siècle. Il est normal que la discipline ait rayonné à partir de ce pôle. Aujourd'hui, si l'Europe et l'Amérique du Nord connaissent leur 3e, voire leur 4e génération de démographes historiens, d'autres régions n'en sont encore qu'à leur première.

Et il faut enfin se rappeler que les facilités de communication entre les scientifiques étaient loin d'être aussi aisées il y a une vingtaine d'années. Pour des raisons politiques parfois, et pour des raisons techniques. Pas de fax, pas d'ordinateurs, et quelques fois un service postal capricieux. Prenons l'exemple de la Roumanie. Des formulaires vierges étaient envoyés au correspondant roumain qui avait probablement des difficultés à accéder à une photocopieuse. Des événements comme la chute du mur de Berlin, l'effondrement de l'U.R.S.S. ont favorisé les échanges. Mais la formidable évolution des moyens de communications les facilite de manière exponentielle.

Tout ce qui précède explique amplement le caractère " occidental " persistant de la BIDH. Il se remarque notamment avec les périodes historiques utilisées dans le formulaire d'encodage (antiquité, Moyen Age, …). Ainsi, les dates limitant le Moyen Age (déjà controversées par les spécialistes de cette période) ne sont pas nécessairement significatives pour le passé de l'Amérique du Sud ou de la Chine. Le Moyen Age est lui-même un concept d'origine européenne. Lors du passage à l'informatique, une adaptation a toutefois contribué à corriger le tir. Il régnait jusqu'alors une certaine anarchie dans la transcription des villes et des régions dans le champ consacré aux descripteurs géographiques. Il a donc été décidé d'utiliser exclusivement les formes locales. Moscou devint définitivement Moskva, Pékin, Beijing, Le Caire, Al Qahira et Athènes, Athinai.

Le passage à l'informatique

D'emblée, dans l'introduction du premier numéro de la revue, E. HELIN envisageait le recours à l'informatique pour la gestion et la consultation de la base de données. Dès la fin des années 80, le rapport capacité-coût de la micro-informatique permettaient d'envisager sereinement le passage sur support informatique. La nouvelle base intégrerait à la fois les notices à venir, mais aussi celles des publications antérieures, ce qui supposait, dès le départ, l'encodage de plus de 8.000 notices existantes.

La formation et l'expérience des concepteurs de la BIDH ont largement facilité ce passage. Des historiens d'abord, rompus à la rédaction de références bibliographiques. Mais aussi des scientifiques très tôt familiarisés avec l'outil informatique. La démographie historique s'est en effet tournée rapidement vers ce moyen révolutionnaire de traiter efficacement et systématiquement des données en masse. Leur première expérience remonte à l'époque des cartes perforées. Une période ingrate (champs de longueur fixe et très courte, programmes sans souplesse qui ne toléraient aucune erreur de format, aucun dépassement de la longueur déterminée), mais une école de rigueur absolue. Dès lors, si le projet initial s'était attaché à une parution classique, sur papier, la structure de la base de données évoluera sans grande difficulté vers un format informatique. Un autre atout qui a plus que probablement facilité cette étape, c'est l'esprit d'ouverture des démographes historiens vers les autres les autres disciplines : la médecine l'aide à mieux comprendre les phénomènes d'épidémie, la statistique l'assiste dans les traitements des données, l'économie, la sociologie sont des recours indispensables pour interpréter les résultats. Le moment venu, il n'y a donc pas eu de difficulté à entamer un dialogue constructif avec des informaticiens. C'est d'ailleurs à une documentaliste spécialisée dans l'informatique documentaire (M.P. Henry) que le projet a été confié. Elle était assistée d'un historien et d'un informaticien et de deux secrétaires chargées de l'encodage.

La recherche d'un logiciel

Les autres avantages de l'outil informatique appliqué à la gestion d'une base de données sont l'efficacité et la rapidité des outils de recherche. Les index des exemplaires imprimés étaient certes précieux et déjà bien construits. Mais une recherche pouvait représenter parfois des heures de manipulations, alors qu'elle peut être exécutée en quelques secondes par un ordinateur. L'utilisation d'opérateurs booléens augmente encore l'efficacité des interrogations. Dans ce domaine, le logiciel documentaire CDS-ISIS, développé par L'UNESCO, offrait à une souplesse sans égale sur le marché du moment.

Un jeune documentaliste qui n'a pas connu l'ère " d'avant l'informatique " peut difficilement imaginer à quel point l'informatique a bouleversé les techniques documentaires. Il est toujours amusant de se voir enrager parce qu'une machine traîne quelques secondes pour trier plusieurs milliers de notices. Il y a 25 ans, ce travail aurait demandé quelques journées de travail à une équipe de plusieurs personnes ! A deux reprises, une bibliographie ciblée sur le thème d'un colloque de démographie historique a été composée à partir de la BIDH, soit environ 1000 notices retenues sur les 10.000 existantes. A chaque fois, le tri n'a exigé que quelques secondes. Quelques minutes (on ne disposait encore que de PC 486 DX !) pour la génération de fichiers textes exploitables par des logiciels de publication assistée par ordinateur. En définitive, c'est la mise en page qui a représenté le plus gros du travail.

Si l'outil informatique laissait découvrir de nouveaux horizons pour les utilisateurs de la BIDH, il n'était toutefois pas encore question de renoncer à l'impression du numéro annuel de la revue. Une attention toute particulière fut donc accordée au choix d'un logiciel capable de produire des fichiers facilement interprétés par des programmes de PAO. Le format des notices de la BIDH devait pouvoir être généré automatiquement. Pour ce faire, ISIS gérait des formats d'impression basées sur l'insertion de balises. Les options gras, italiques, l'insertion de sauts de lignes, de sous-titres ne posait plus de problèmes. Mieux, la présence d'un champ pouvait être testée durant le formatage. Sans cela, la majorité des notices auraient intégrés quantités de caractères, de séparateurs, de sauts de lignes, de sous-titres parfaitement inutiles puisque liés à des champs absents. Enfin, les formats d'impression permettaient de créer des index hiérarchisés particulièrement utiles, notamment pour l'index géographique.

Dans sa version DOS, la seule existante alors, CDS-ISIS n'apparaissait pourtant pas comme un modèle de convivialité. Les intitulés des options se révèlent vite sibyllins à qui n'est pas familiarisé avec le jargon des informaticiens et des documentalistes. Pour en tirer pleinement parti, il faut donc assimiler parfaitement un manuel d'utilisation qui lui non plus n'est pas particulièrement limpide. C'est le prix à payer pour profiter de la puissance et de l'efficacité du programme. Certes, il est intransigeant face à un usage inapproprié d'un séparateur de champ, l'oubli d'une virgule dans le code d'un format d'affichage. Mais la conséquence utile de cette inflexibilité sera le soin apporté à l'encodage des données.

Le champ consacré aux descripteurs géographique est celui qui réclame le plus d'attention. Il doit être régulièrement mis à jour en fonction de l'actualité. Il y a une vingtaine d'années, les notices renvoyaient à des Etats qui aujourd'hui ont subi de profonds bouleversements ou ont totalement disparu. Songeons à l'éclatement de la Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie, de l'U.R.S.S. ou à la réunification de l'Allemagne. Certains Etats ont changé de nom (Zaïre -> Congo), des régions sont devenues des Etats (Estonie, Lituanie, Lettonie, …). Dans ce cas de figure, l'outil informatique montrera une nouvelle fois sa souplesse : des mises à jours automatiques, des renvois sont choses aisées. La publication imprimée est irrémédiablement figée.

Les intitulés des chapitres ont dû aussi quelque peu s'adapter à de nouvelles tendances de la discipline. Ainsi, s'il existait des rubriques consacrées aux relations entre les variables démographiques et les facteurs socio-économiques, les facteurs écologiques, par contre, n'étaient pas pris en compte. Le climat, le milieu, peuvent pourtant influencer l'évolution d'une population. Certains intitulés se sont à la longue révélés incohérents. A l'origine, deux chapitres distinguaient les migrations internes (entendez, à l'intérieur d'un même pays), des migrations internationales. Une migration de Verviers vers Liège et celle d'Ukraine vers le nord de la Sibérie entraient donc dans la même catégorie. Aujourd'hui, les intitulés de ces chapitres ont été revus : migrations de courtes et moyennes distances / migrations de longues distances.

Un succès mitigé

Si la base de données s'est montrée rapidement performante, sa diffusion, sous forme informatique n'a connu qu'un succès mitigé. Accueillie avec enthousiasme lors des différents colloques où elle a été présentée, elle n'a été que fort sporadiquement utilisée par les chercheurs. En cause, plus que probablement, l'absence d'un secrétariat permanent qui aurait pu assurer sa diffusion et fournir une assistance pour les questions informatiques liées à l'installation et au fonctionnement du programme. Autre obstacle, en 1992-1993, l'usage du CD-ROM était loin d'être généralisé, ce qui impliquait l'installation de la banque de données via une dizaine de disquettes ! Peu de temps plus tard, le développement d'INTERNET offrait de nouvelles perspectives.

 

Université de Liège Laboratoire de démographie (BIDH-IBHD)
Dernière mise à jour :
décembre 2001
Responsable : Michel Oris
Conception et maintenance : Denis Renard et Serge Nekrassoff

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