Archives du Quinzième jour du mois, mensuel de l'Université de Liège.
N°111. Février 2002.

 

Le doigt sur l'homo sardaignus ?



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Selon les spécialistes de la préhistoire, aucune vie humaine n'était possible sur les îles méditerranéennes jusqu'il y a 10 000 ans. Cette théorie semble remise en cause par une phalange vieille de 250 000 ans retrouvée en Sardaigne.

Une récente découverte dans la grotte de Nurhige, située à environ 30 km au sud de Sassari en Sardaigne, pourrait contredire les idées en vigueur concernant l'immigration humaine dans les îles méditerranéennes. Au cours d'une exploration, des spéléologues ont prélevé des échantillons de sédiments dans lesquels se trouvait un os fragmentaire qui correspondrait à une phalange d'hominidé de plus de 250 000 ans. L'université de Sassari et l'ULg se sont penchées sur la question. "Les deux centres universitaires collaborent sur le plan paléontologique depuis environ six ans, explique Jean-Marie Cordy , chercheur qualifié FNRS en éthologie et psychologie animales, qui dirige l'unité de recherche Eveh (Evolution des vertébrés et évolution humaine). C'est une coopération saine, basée sur la complémentarité. La Sardaigne manque notamment de personnes compétentes dans le domaine de la paléontologie. Ce qui n'est pas le cas de l'ULg."

Exception sarde

D'un point de vue morphologique, la phalange retrouvée ne peut être attribuée qu'à l'homme. Grâce à des moyens géochimiques, on a pu dater la coulée de lave de l'entrée de la grotte à 250 000 ans. L'os humain devrait donc se trouver là depuis cette époque. Or, en théorie, la colonisation à travers toutes les îles méditerranéennes remonte à 10 000 ans, avec le développement de la navigation. "Voilà qui révolutionne l'idée que l'on a de l'immigration humaine en Méditerranée, commente Jean-Marie Cordy. Cette découverte date du début 2001 mais elle a été tenue secrète parce qu'elle est tellement extraordinaire que nous avons préféré être sûrs avant de diffuser la nouvelle."

La théorie classique ne s'est pas forcément effondrée pour autant : " Il faut considérer que la Sardaigne et la Corse sont des exceptions à la règle générale, reprend Jean-Marie Cordy. Il semble bien qu'il y ait eu émigration de manière aléatoire. C'est différent du phénomène qui s'est déroulé voici 10 000 ans, où il y avait une intention, une volonté d'explorer par les voies maritimes. "

P. G.

Vue dorsale d'une première phalange de la main d'hominidé de Nurighe (Sassari, Sardaigne)


Une espèce inconnue ?

L'homme retrouvé en Sardaigne n'appartient pas à notre espèce, homo sapiens sapiens, apparue voici 35 000 ans. Il ne s'agit probablement pas non plus de la catégorie européenne précédente, l'homo sapiens néanderthalensis, qui date de 200 à 250 000 ans. La phalange retrouvée appartiendrait à un être d'un stade encore antérieur, l'homo erectus, né il y a 1 750 000 ans et dont la disparition remonte à 250 000 ans au maximum en Europe. "C'est une sorte de pré-neanderthalien qui serait passé là-bas, estime Jean-Marie Cordy. Ce qui montre bien le caractère exceptionnel de cette découverte. On peut supposer qu'il est arrivé sur l'île avant cette date. Une population s'y serait développée. Cet homme a probablement suivi des règles évolutives, comme les autres mammifères, c'est-à-dire qu'il a pu faire une dérive morphologique. Il faut savoir que l'évolution sur une île diverge par rapport aux parties continentales. Des peuples sont isolés par la mer pendant des centaines de millions d'années : c'est ce qu'on appelle des populations insulaires, avec des caractéristiques qui leur sont propres." Cela nous amène à rêver à propos de l'éventuelle transformation de cet humain en Sardaigne. Qu'a-t-il donné ? Qu'est-il devenu ?

La découverte de cette phalange d'hominidé n'est que le début d'un travail énorme. "Le gros problème maintenant est de trouver de l'argent pour percer la couche de lave qui bouche l'entrée principale de la grotte afin d'y accéder facilement", confie Jean-Marie Cordy. Les fouilles pourraient alors se dérouler dans de bonnes conditions : non plus à plat ventre et le nez dans la boue !

Julien Vandevenne