Archives du Quinzième jour du mois, mensuel de l'Université de Liège.
N°118. Novembre 2002.

 

Dans le passé de l’abbaye Saint-Jacques



*Une maison antérieure au sac de Charles le Téméraire (1468) a été découverte à Liège. Une première doublée d’une heureuse surprise : elle contient une peinture murale de la deuxième moitié du XVIe siècle. De nombreux spécialistes et chercheurs de l’université de Liège sont consultés. Expertise.

Deux maisons de la place Émile Dupont à Liège, situées aux numéros 9 et 10, étaient vouées à la destruction pour faire place à un immeuble à appartements. « Dans ce cas-ci, nous avons demandé qu’une démarche archéologique soit insérée dans le permis, précise Jean-Marc Léotard, responsable du service d’archéologie du ministère de la Région wallonne en province de Liège. Nous avions 10 mois pour terminer les recherches : au terme du 15 juillet 2002, le bâtiment devait être rasé. » Cependant, suite aux découvertes, le ministre wallon en charge du patrimoine – Michel Daerden – a décidé de suspendre pour deux mois le permis de démolition. En septembre dernier, vu l’importance du chantier, celui-ci a ensuite définitivement retiré le permis de démolition – une première – et a entamé une procédure de classement des bâtiments.

Consultés, Dominique Allart et Patrick Hoffsummer interviennent dans cette étude en tant que membres du Centre interdisciplinaire de recherches en archéométrie de l’université de Liège (Ciraul)*. Ils sont notamment chargés de l’analyse et de la datation d’une charpente et d’autres ouvrages en bois, ainsi que de l’étude d’une peinture murale exceptionnelle qui pourrait être attribuée à l’artiste liégeois Lambert Lombard ou à l’un de ses élèves (XVIe siècle).

Une peinture murale dont on peut certifier qu’il s’agit d’une œuvre de l’école liégeoise de la seconde moitié du XVIe siècle (Photo : Ph. Géron - asbl In situ)

Deux surprises de taille

Le laboratoire dirigé par Patrick Hoffsummer a étudié la charpente au moyen d’une technique de datation basée sur l’analyse des cernes de croissance du bois, technique appelée “dendrochronologie”. Cette analyse, ainsi que les observations de la structure du bâtiment réalisées par Caroline Bolle, l’archéologue responsable du chantier, ont suscité une première surprise : l’édifice remonte au XIVe siècle. « Les analyses dendrochronologiques ont fourni deux périodes de datation, précise Caroline Bolle, à savoir 1363-1377 et 1370-1388. C’est une découverte majeure dans la mesure où l’on ne connaît aucun bâtiment de typologie civile antérieur au XVIe siècle à Liège, et ce, suite au sac de la ville par Charles le Téméraire en 1468. » Les historiens qui collaborent au projet ont identifié l’édifice comme étant une ancienne aile de l’abbaye Saint-Jacques, d’après des plans du XVIIIe siècle. La charpente elle-même présente un grand intérêt : il s’agit d’une charpente en partie lambrissée, dont la structure convient bien pour une salle haute (dortoir ou salle de réception?). « Nous trouvons dans le même bâtiment deux types de charpentes contemporaines, une lambrissée et l’autre pas », détaille Patrick Hoffsummer.

L’autre découverte majeure de cet édifice est la peinture murale intégrée dans l’architecture du rez-de-chaussée, qui a été transformée au XVIe siècle. Jean-Marc Léotard retrace l’histoire de la mise au jour : « Il y avait une structure épaisse de 70 cm entre les numéros 9 et 10. Après en avoir dégagé une partie, on a retrouvé des aquarelles du XIXe siècle puis des décors du XVIIIe : des stucs en style Louis XVI. Ensuite, on a découvert des inscriptions murales que Robert Halleux, directeur de recherche au FNRS, a identifiées comme étant un verset biblique : Mathieu 22. Benoît Van den Bossche, chargé de cours à l’ULg, a finalement déterminé qu’il s’agissait d’une adaptation poétique de textes bibliques. On s’est dit qu’il devait y avoir un élément figuratif au-dessus des inscriptions et c’est ainsi que nous avons repéré la peinture. »

La Région wallonne s’est alors adressée au service d’histoire de l’art et archéologie des Temps modernes de l’ULg, dirigé par Dominique Allart, pour savoir s’il s’agissait d’une découverte exceptionnelle et si ces peintures pouvaient être attribuées à Lambert Lombard. Selon Cécile Oger, assistante, spécialiste de l’œuvre du peintre, une attribution définitive n’est pas encore possible : « La peinture murale fait 9 mètres de long sur 2 mètres de haut et seule une petite partie a déjà été dégagée. Mais on peut déjà certifier qu’il s’agit d’une œuvre de l’école liégeoise de la seconde moitié du XVIe siècle, entre 1560 et 1570. Lambert Lombard est mort en 1566; il s’agit soit d’une œuvre de la fin de son activité, soit de sa succession directe. » Dans la mesure où l’activité picturale du célèbre artiste liégeois est mal connue, cette découverte revêt donc déjà un caractère exceptionnel.

D’autre part, un historien de l’art de l’Irpa, Pierre-Yves Kairis, a repéré le modèle qui a servi au peintre dans une gravure hollandaise de 1559. Cette gravure, qui fournit un utile terminus a quo, appartient à une série de six sur le thème de la “Parabole des noces royales”. Cela laisse supposer que la peinture, réalisée en grisaille, une technique utilisant des contrastes uniquement dans les tonalités de gris, dans un style fort apprécié au XVIe siècle, couvrait tous les murs de la pièce. Pour Dominique Allart, il s’agit d’un ensemble intérieur cohérent du XVIe siècle : les baies des fenêtres à l’étage présentent des restes de décoration datant de la même époque.

Reconstitution de la charpente en partie lambrissée du XIVe siècle (Image Bernard Randaxhe et Caroline Bolle - Région Wallonne)

Espace de création

Avec l’aide de l’ULg, la Région wallonne a établi un projet global d’utilisation des lieux qui devra être présenté au ministre Daerden (Jean-Claude Cornesse, professeur au service de composition architectonique et directeur de l’administration des ressources immobilières, ainsi que Christian Evens, ingénieur en chef-directeur au sein de cette administration, ont élaboré un plan de gestion). « Nous ne voulons pas en faire un lieu figé, précise Jean-Marc Léotard; ce ne sera pas un musée mais plutôt un lieu de création, une maison-atelier de recherche et de diffusion. » L’édifice comporte en effet plusieurs espaces de dimensions variées et une multitude d’éléments reflétant l’évolution du bâtiment, ce qui permettrait de développer des activités relatives au patrimoine. Ce lieu pourrait servir à des fins didactiques, par exemple pour expliquer au public l’évolution du tissu urbain liégeois, l’orientation de la place Saint-Jacques étant différente au XVIe siècle.

Cependant, tous ces projets devront attendre que la Région wallonne trouve un accord avec le propriétaire des immeubles, Gabriel Uhoda, et avec le promoteur Solico qui devait y construire des appartements.

Laurence Dohogne