Qui a tué Chaucer ?

Terry Jones, figure mythique des Monty Python, est aussi chercheur académique

 

Auteur des célèbres Contes de Canterbury, Geoffrey Chaucer était un intellectuel et une figure publique importante dans l'Angleterre du XIVe siècle. Ecrivain, poète, traducteur et diplomate, il appartenait à la haute société et était un proche du roi Richard II. Mais derrière cette image officielle, Chaucer était également considéré comme un esprit frondeur voire perturbateur. De manière feutrée ou décalée, il s'en prenait souvent à l'establishment anglais et en particulier à l'Eglise dont il dénonçait les abus. Marginalisé lors de l'accession au trône d'Henry IV, il s'est fait plus discret jusqu'à sa mort, restée mystérieuse. Plusieurs hypothèses sur celle-ci ont été formulées et un récent ouvrage y apporte un nouvel éclairage, aussi surprenant que ne l'est son auteur principal, Terry Jones.

Mise en scène

Beaucoup connaissent de Terry Jones son passé en tant que membre fondateur des Monty Python, mais peu savent qu'il est également diplômé en littérature anglaise médiévale de l'université de Cambridge et qu'il est toujours resté proche du milieu académique. Auteur de plusieurs livres et travaux sur le Moyen Age, il est membre de la sérieuse New Chaucer Society, regroupant les spécialistes de cette grande figure de l'histoire anglaise. Dans son dernier ouvrage Who murdered Chaucer ?, il développe l'hypothèse d'un assassinat. Pour mener à bien son enquête, Terry Jones s'est associé à d'autres membres de la New Chaucer Society, dont Juliette Dor, professeur de littérature anglaise du Moyen Age à l'ULg. " Nous nous sommes rencontrés lors d'un colloque il y a une quinzaine d'années, raconte Juliette Dor, et sommes toujours restés en contact depuis. L'idée de réaliser un livre ensemble naquit il y a six ans, lors d'un congrès. On nous avait demandé d'organiser une sorte de faux procès, afin de déterminer si Chaucer avait ou non été assassiné. "

Associés à trois autres chercheurs anglophones, Terry Jones et Juliette Dor réalisèrent ainsi une petite mise en scène, documentée, sur cette hypothèse. Devant l'enthousiasme et l'intérêt suscité à la suite de cette représentation, l'équipe décida de continuer dans ses recherches et l'ouvrage, sorti il y a quelques mois, est l'aboutissement de ce long travail.

" On connaît peu de choses sur la dernière année de Chaucer, explique Juliette Dor. Par contre, on sait que durant sa vie il était discrètement proche d'une organisation, les Lollards, qui revendiquait le droit de traduire les textes bibliques en anglais et qui souhaitait également réformer les mœurs de l'Eglise dont les abus paraissaient intolérables. "

Dénonciation à risque

Dans plusieurs de ses œuvres, Chaucer dénonçait à sa façon, et souvent de manière caricaturale, les ecclésiastiques de son époque, tout en y ajoutant une réflexion philosophique teintée d'une bonne dose de libre arbitre. " On peut dire de lui que c'est un pré-humaniste, ajoute Juliette Dor. Ses positions, comme la traduction des textes bibliques, étaient clairement destinées à ce que le peuple puisse réagir, comprendre les paroles et sermons auxquels on le soumettait. Ce genre de pensée, surtout à l'époque, ne devait pas plaire à tout le monde. " Sous Henry IV, un archevêque puissant fit brûler tous les écrits des Lollards et abjurer tous ses membres. Ceux qui refusèrent furent brûlés. La traduction des textes bibliques fut également interdite. C'est dans ce contexte que Chaucer mourut.

Le livre, qui n'est pas la succession de différents travaux ayant trait à ce grand esprit de la fin du Moyen Age, mais une pièce unique rédigée avec verve par Terry Jones, lève une part du voile sur le mystère entourant sa mort. Mais cela reste une hypothèse. S'il n'est pas encore prévu que le livre soit traduit en français, il y a par contre des chances pour qu'il soit prochainement adapté au cinéma. L'ULg sera-t-elle créditée au générique ?

 

François Colmant