Mai 68

26 ans après, gros plan sur un héritage paradoxal

 

En 1968, la France estudiantine se révolte et manifeste une aspiration nouvelle à franchir le cap de la consommation forcenée pour passer des "choses"à "l'être". Dans toute l'Europe, c'est sans doute la génération la plus éduquée de l'histoire, nantie d'un confort rutilant, qui arrive à maturité et appelle avant tout à la contestation de l'autorité traditionnelle et des experts. Fait historique marquant : la révolte qui porte sur des valeurs (pacifisme, refus de l'autoritarisme, souci de l'environnement, droit à la liberté sexuelle, égalité entre hommes et femmes) relève du conflit générationnel plutôt que de la lutte des classes et ne provient pas tant des milieux ouvriers que des jeunes issus d'une classe moyenne relativement aisée. Certains eurent donc à cœur de la qualifier de simple "chahut petit-bourgeois".

Art aménagé

L'air du temps, aux parfums d'indolence, se vivifiait. Cristallisant l'ambivalence entre modernité naissante et archaïsmes persistants, un journaliste un tantinet macho s'extasiait en direct-radio depuis le Salon des arts ménagers de Paris en 1966 : " L'ouvre-boîtes électrique a enfin résolu l'un des problèmes les plus ardus de la maison. L'art ménager est en effet devenu l'art de se ménager. Le confort domestique tend à devenir une religion de masse mais la fréquentation des restaurants universitaires ou des cantines d'entreprises ne risque-t-elle pas de minimiser aux yeux des jeunes filles leur futur rôle de maîtresses de maison ? On peut être très forte en chimie et ne pas savoir se faire cuire un œuf. L'enseignement ménager pallie heureusement cette carence redoutable. Il essaie de sauvegarder ces qualités féminines dont la disparition ôterait à la vie masculine une grande part de son agrément. " Préfigurant la révolution sexuelle et l'émancipation des femmes, la pilule est pourtant déjà sur toutes les lèvres sans être encore véritablement avalée. Mai 68 l'y aidera.

Couverture de l'Oeil écoute, journal étudiant paru le 24 mars 1969 à Liège.

 

Mais toutes les mutations de la société moderne n'ont pas pour origine cette seule période troublée. Christian Mormont, professeur en psychologie clinique tempère d'ailleurs : " Mai 68 doit davantage être considéré comme un moyen mnémotechnique. La pilule contraceptive a joué un rôle plus important dans les changements de la sexualité ou de l'image de la femme que les revendications des soixante-huitards. Les théories de Freud dénonçant la répression de la sexualité comme pathogène (responsable de névroses notamment) ont certainement influencé le refus de l'autorité que manifeste Mai 68. Désormais "il est interdit d'interdire", ce qui a généré une certaine liberté des mœurs censée mettre fin au mal-être. Cette libération, naïve, n'a pas eu que les effets escomptés et a aussi créé de nouveaux problèmes. "

Le Pr Thierry Grisar, directeur du CNCM (Centre de neurobiologie en faculté de Médecine), ancien président de l'Union générale des étudiants en mars 67, témoigne pour sa part que, " plus jamais les rapports sociaux à l'intérieur des écoles d'avant 68 ne sont réapparus. Une nouvelle culture des échanges entre professeurs et étudiants a vu le jour . Ces "soixante-huitards"ont par la suite gardé cette empreinte au cours de leurs activités professionnelles, familiales et culturelles. " L'on pourrait évidemment regretter que certains d'entre eux ont utilisé la contestation étudiante comme un tremplin servant leurs propres ambitions sociales (symbolisant l'émergence d'une nouvelle classe dirigeante) ou se pencher sur les dysfonctionnements de l'enseignement rénové… avec trop peu de moyens.

Deux thèmes aiguisant la sagacité du Pr Francis Balace, de la faculté de Philosophie et Lettres : "au risque de passer pour un vieux réac', il s'insurge contre ce "renouveau pédagogique" qui a produit " des générations d'analphabètes issus d'un enseignement rénové censé gommer les disparités et qui, des années 80 aux années 90, les a en réalité aggravées en privilégiant à l'excès la prise de parole par rapport à l'étude. "

Est-ce à dire, à travers ces critiques, que l'on aurait en quelque sorte jeté le bébé avec l'eau du bain ? " Difficile de répondre, confie Thierry Grisar. J'ai l'impression que nous étions les acteurs du mouvement sans pour autant en être ses instigateurs. Nous fûmes portés par la vague sans l'avoir suscitée : tout était en place depuis longtemps. "

Chef de travaux en sociologie, Marc Jacquemain prend du recul. " Cette génération portera en réalité des revendications très contradictoires. Une radicale quête de liberté individuelle s'opposera à un désir de communion symbolisé par les expériences de vie communautaire qui naissent à cette époque. " La revendication soixante-huitarde d'une liberté illimitée força, semble-t-il, les derniers verrous qui identifiaient le mercantilisme au bonheur. Le désir de fraternité passant à l'arrière-plan au fil des années, l'individualisme s'épanouit en congruence parfaite avec le contexte économique de l'époque. En favorisant le mouvement d'émancipation de l'individu, la société moderne, récupérée par un système économique en recherche d'alternatives (flexibilité, éclatement du rapport salarial, concurrence généralisée entre les individus) sonna le glas du citoyen pour façonner le consommateur.

" Dans la mesure où les individus se construisent sous le signe de la concurrence, souligne Olgierd Kuty, professeur de sociologie des organisations, ils ont plus de difficultés à s'entendre sur un destin collectif. Et les repères ont vacillé avant de disparaître". Or, " les structures comme les syndicats ou les associations liées aux mouvements volontaires permettaient de transcender l'individuel pour atteindre le collectif, relève-t-il. Les investissements idéologiques ayant diminué, les enfants de la génération de 68 baignent dans un profond malaise. C'est peut-être le prix de la liberté ".

Et moi, et moi, et moi…

Un constat que le sociologue français Alain Ehrenberg ne renie pas. Selon lui, la multiplication des cas de dépression nerveuse (et la plupart des maux qui y sont associés : fatigue, anxiété, insomnie, inhibition, etc.) serait révélateur de ces mutations. A une société où la norme était fondée sur la culpabilité, la discipline, la soumission (avec des cohortes de névrosés en corollaire) se serait substitué un mode de vie basé sur la responsabilité et l'initiative. La dépression chronique, phénomène social, serait la contrepartie de l'énergie que chacun doit mobiliser pour devenir "soi-même". Dans la société de consommation, la marque Frigo remplace le terme de frigidaire et le Prozac désigne l'antidépresseur. Et Ehrenberg de lever un lièvre : " L'usage des antidépresseurs doit-il être restreint au traitement des maladies ou étendu à la modification des comportements, voire même à rendre la vie plus agréable ? Pour les psychiatres, agir sur une névrose équivaut à agir sur la personnalité. "

Selon Olgierd Kuty, " l'un des risques de la carence de repères pourrait être l'émergence de structures fortes et de personnalités charismatiques ". Marc Jacquemain va plus loin en rappelant que " la quête sans fin d'autonomie peut déboucher, plus directement encore, sur le totalitarisme. C'est ce qu'avaient bien compris, depuis un certain temps déjà, les analystes du fascisme des années 30. "

Certes, ce mouvement d'individualisation étant d'abord un mouvement d'émancipation, il n'est pas question de revenir en arrière en réhabilitant les formes traditionnelles d'autorité. Par contre s'impose sans doute un réexamen critique de l'idée d'autonomie et la réaffirmation de la nécessaire socialisation de l'individu.

 

Fabrice Terlonge