Elections américaines : vote "truqué" ?

 


Photo: Françoise Denoël

Marc Jacquemain

 

Il y a quatre ans, j'ai pu suivre à la télévision, depuis Lima, la saga du recomptage des bulletins de vote en Floride lors de l'élection présidentielle américaine. Les commentaires, tant dans la presse péruvienne que parmi les collègues, les étudiants, les chauffeurs de taxi ou les gens de la rue étaient unanimes : jamais un scrutin péruvien n'avait été aussi désorganisé et contestable que celui-là. Y a-t-il eu fraude lors de cette élection ou seulement des moments d'invraisemblable incurie ? Aujourd'hui encore, les avis sont partagés. En novembre prochain, il est possible que l'écart entre Bush et Kerry rende la discussion oiseuse. Mais l'absence de fraude ne suffit pas pour garantir que le scrutin représente équitablement le corps électoral. En effet, la moitié des électeurs potentiels ne votent pas aux présidentielles américaines. Une situation qui est loin d'être exceptionnelle : dans la plupart des démocraties européennes, le taux de 50 % d'abstentions est fréquent pour les élections les moins décisives; si l'on atteint 25 %, cela apparaît la plupart du temps comme un succès.

Et chez nous ? La Belgique est un cas particulier, puisque c'est un des rares pays qui a choisi de rendre le vote obligatoire. Malgré cette obligation, un électeur potentiel sur dix ne se déplace pas. Il reste qu'un taux de participation de 90 % ferait pâlir d'envie la plupart des démocraties du monde. Que se passerait-il si le vote cessait d'être obligatoire ? Une récente enquête menée dans cette Université et portant sur 2500 personnes résidant en Wallonie a permis d'obtenir des chiffres très intéressants pour la partie sud du pays. Dans l'hypothèse de disparition de l'obligation légale, la participation électorale oscillerait selon les élections entre 56 % et 77 % des inscrits, soit un taux assez comparable à celui de nos voisins.

Mais qui n'irait plus voter ? Parmi les hommes, 19 % déclarent qu'ils n'iraient plus jamais voter; parmi les femmes, le chiffre s'élève à 27 %. Parmi les diplômés de l'enseignement supérieur, 15 % avouent qu'ils ne se rendraient plus au bureau de vote; parmi ceux qui ont au maximum un diplôme primaire, ils sont 40 %. Parmi les nantis, 17 % n'iraient plus jamais voter. Un taux qui grimpe à 40% chez ceux qui n'arrivent pas à "joindre les deux bouts".

Ainsi voit-on se dessiner le profil sociologique du public qui s'auto-exclurait du vote, si celui-ci devenait facultatif : il se recrute largement parmi les moins dotés en capital économique ou culturel (comme dirait Bourdieu); il est aussi davantage féminin. On peut ajouter qu'il se caractérise par des pratiques culturelles spécifiques, comme la consommation massive de télévision. Ces chiffres - qui portent sur une situation hypothétique et qu'il faut donc prendre avec prudence - confirment tout ce que l'on sait par ailleurs sur l'abstention dans l'immense majorité des démocraties, là où le vote n'est pas obligatoire. Aux Etats-Unis, spécifiquement, on pourrait dire que, pour une très grosse part, ce que les sociologues américains appellent la "working class" - et parmi elle, les noirs en particulier - se désintéresse de la majorité des scrutins.

Quelle en est la conséquence ? Seuls les intérêts de la classe moyenne sont pris en compte dans le débat politique, puisque la grosse majorité des électeurs en est issue. Cela ne signifie pas que le choix entre Kerry et Bush soit sans incidence sur l'avenir du pays (et du monde), mais que les intérêts des plus fragiles pèsent peu dans le débat et dans l'agenda politique des deux candidats. Là est la véritable iniquité électorale.

Certains politologues, comme Arendt Lijphardt, vont jusqu'à parler d'un suffrage censitaire de facto. On peut rétorquer, bien sûr, que si les électeurs issus des groupes sociaux les plus fragiles votent beaucoup moins, c'est après tout leur affaire. Et que chacun est libre de se désintéresser de la chose publique. Je me demande cependant si cet argument - un peu trop angélique pour être honnête - ne traduit pas une méprise totale des conditions de la démocratie.

Il est difficile de croire que ce soit la sanction légale qui pousse les citoyens belges à voter en si grand nombre : cette sanction est trop modeste et son application est trop improbable. Par contre, la portée symbolique de l'obligation est sans doute considérable : la puissance publique elle-même rappelle à tous que l'indifférence politique ne fait pas partie des valeurs acceptables dans notre société, parce que sans un minimum de morale civique, la démocratie se vide de toute substance.

Dès lors, quel que soit le résultat des futures élections américaines, le silence des plus défavorisés entamera leur légitimité.

 

Marc Jacquemain
Chargé de cours adjoint à l'Institut de sciences humaines et sociales