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Jacques Derrida est mort ce 9 octobre, à l'âge de 74 ans. Il restera le philosophe majeur de la pensée occidentale de cette fin de XXe siècle. Auteur de plusieurs dizaines d'ouvrages, penseur d'une exigence et d'une rigueur qui en font un philosophe considéré comme difficile, Jacques Derrida restera probablement pour beaucoup le concepteur de la "déconstruction", cette opération qui consiste à " analyser les structures sédimentées qui forment les discours dans lesquels nous pensons ", à mettre au jour l'impensé de nos discours. Ce geste philosophique est si fondamental qu'il aura amené tous les penseurs contemporains à compter et à s'expliquer avec lui.
Pendant plus de 40 ans, son geste déconstructeur a ainsi interrogé l'histoire de la philosophie, mais aussi des textes littéraires, des institutions (la loi, l'université), des disciplines (la psychanalyse, la linguistique), des concepts (l'amitié, l'hospitalité, le pardon, etc.). En tant qu'héritier du structuralisme, il préférait le concept de responsabilité à celui de liberté. Pour qui le lit, son attention à des auteurs comme Marx, au monde de l'après-11 septembre ou encore aux médias de masse, montre un homme que ne quittent jamais la pensée de l'autre et le souci du monde. De ce point de vue, il est clair que nombre de ses réflexions devraient alimenter la pensée politique actuelle, dont on peut se demander si elle s'interroge encore sur ce que signifient l'accueil, le différend, le politique, la justice, etc.
L'homme était d'une générosité extrêmement ferme. Il était venu deux fois à Liège, où il gardait des liens fidèles. La première fois au début des années 80, invité par Philippe Dubois et Yves Winkin, il avait parlé de Kafka. La seconde fois, au printemps 2001, à l'invitation du "groupe de contact Esthétique et Philospohie de l'art", pour rencontrer de jeunes chercheurs autour de l'ouvrage qu'il avait consacré à Jean-Luc Nancy. Il a à Liège des lecteurs dont l'exigence lui plaisait. Le Pr Daniel Giovannangeli, au département de philosophie, qui, selon ses propres termes, a lu Derrida " pour sortir de Sartre ", lui avait consacré sa thèse de doctorat, l'une des premières à cette époque. Vingt ans plus tard, Rudy Steinmetz, chargé de cours au même département, consacre la sienne à une étude de l'esthétique derridienne. Il avait d'ailleurs accepté d'être membre d'honneur du comité scientifique de l'unité de recherche "Phénoménologies" de l'ULg.
Jacques Derrida manquera à tous ceux qui n'entendent pas s'éblouir d'évidences. Lui qui a toujours affirmé l'impossibilité du Salut disparaît aujourd'hui sans avoir voulu garder sa réflexion " saine et sauve " à l'abri de quelques généralités faciles à faire valoir. Grâce à cela peut-être aura-il contribué, selon son vu très cher, à préserver l'avenir.
Christine Servais
assistante au département information et communication
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