3 questions à Annie Cornet

Emoi dans les grandes entreprises ?


Photo : Benoît Reynaert

Annie Cornet, sociologue de formation, chargée de cours au département de gestion où elle enseigne principalement la gestion des ressources humaines et le management des organisations

 

Le 15e jour du mois : Le dernier titre de Corinne Maier, Bonjour paresse, fait sourire. Est-ce une provocation ou une dénonciation ?

Annie Cornet : Ce petit livre - il compte à peine 119 pages - fait couler beaucoup d'encre. Certes le titre est provocateur, mais le contenu ne l'est pas moins ! Il critique les modes de direction des grandes entreprises publiques et privées et révèle avec humour et franchise les doutes qui assaillent leurs cadres. Malgré les salaires élevés que certains perçoivent, ceux-ci , d'après l'auteur, sont démotivés parce que leur travail ne "fait plus sens". Ma pratique quotidienne d'aide aux entreprises m'oblige à reconnaître que Corinne Maier décrit une certaine réalité. Un peu comme Viviane Forrester et son Horreur économique, elle dévoile une face cachée des grandes entreprises et montre combien la gestion des ressources humaines peut être désincarnée, déshumanisée. Seul dans cette grande structure, l'individu ne peut plus rien, dit-elle. Sauf lever le pied… et c'est le conseil qu'elle donne. Je suis certaine que cette analyse caustique trouvera un écho auprès des cadres. Par contre, si le diagnostic me paraît conforme à la réalité, je ne souscris pas aux conclusions. Mais les 96 premières pages sont intéressantes.

Le 15e : Les cadres sont donc démotivés ?

A.C. : Ils se posent beaucoup de questions sur le sens de leur travail, sur leur rôle et peut-être même sur leur utilité. Ils souffrent de l'écart entre le discours ambiant et la réalité. On leur demande des diplômes, des compétences multiformes et un sens aigu de l'initiative alors que dans les faits ils ont très peu d'autonomie et que leur esprit critique ne peut s'exercer au sein de l'organisation. Ils pensaient maîtriser le devenir d'une société à laquelle ils consacrent beaucoup d'énergie et beaucoup de temps : ils s'aperçoivent que c'est une illusion. Les centres de décision sont de plus en plus lointains, et les tops managers imposent tour à tour des changements d'objectifs ou de méthodes que les cadres doivent faire appliquer. A quoi bon s'investir dans une réforme qui ne durera qu'un temps ? Ils ne comprennent plus les règles du jeu auquel ils participent. D'autre part, ils ont l'impression de n'être que des pions sur un échiquier. Peu importe la qualité (et la quantité) du travail fourni : si demain la logique du groupe change, ils peuvent - comme les autres mais c'est cela la nouveauté - être remerciés. Ils pensaient former les piliers du système, ils s'aperçoivent qu'ils ne sont que des rouages soumis au bon vouloir des actionnaires. Or, dans le même temps, les exigences sont de plus en plus élevées à leur égard : qualité de la formation, connaissance des langues, horaires flexibles, stress permanent…

Le 15e : Observez-vous un sursaut de leur part ?

A.C. : L'exemple du jeune cadre dynamique (homme ou femme) bardé de diplômes qui quitte tout pour s'investir dans une PME ou créer sa propre activité n'est pas isolé, et l'on constate un engouement indubitable pour la coopération au développement, le secteur public et le monde associatif. Le salaire est moindre, mais le travail a un sens. Phénomène qui ne trompe pas, les étudiants en gestion se montrent de plus en plus intéressés par le secteur non-marchand, comme le prouve le succès du Centre d'économie sociale du Pr Jacques Defourny. La nouvelle Ecole de gestion devrait, à mon sens, faire place belle à ce secteur et même lui consacrer des filières spécifiques. La demande est forte, l'offre est assez faible. Or l'ULg dispose de compétences reconnues dans ce domaine. Mais cela ne signifie pas pour autant que l'entreprise est morte ! Sans doute faut-il avoir en tête que la gestion des ressources humaines n'est pas qu'une question de chiffres. Il n'est pas incompatible, me semble-t-il, de mener une véritable politique des RH dans un monde de concurrence de plus en plus forte, de plus en plus internationale. Le bon sens voudrait même que, face aux difficultés, l'entreprise soit soudée. Les notions de respect, d'humanité, de dialogue sont certainement à rétablir au sein des grandes entreprises. C'est, en creux, ce que réclame Corinne Maier.

 

Propos recueillis par Patricia Janssens