Pantin littéraire

Pinocchio, un personnage qui permet de relire l'histoire et la culture italiennes de la fin du XIXe siècle à nos jours




François Pirot, qui nous manque beaucoup, m'appelait "Pinocchio". Life is strange, décidément. Je ne suis pas un spécialiste de Carlo Collodi et des Aventures de Pinocchio (1881-1883). A vrai dire, j'ai seulement eu la grande chance de postfacer, en compagnie d'Italo Calvino, la dernière impression du roman de Collodi chez Einaudi, prestigieuse maison d'édition de Turin. Ce livre est paru en même temps que le film de Benigni, au mois d'octobre 2002, au moment où j'ai été engagé à l'université de Liège. Et Pinocchio est devenu, d'une certaine façon, ma carte de visite. Voilà comment est né "Pinocchio-Curreri".

Très belle et très paradoxale entrée pour un enseignant. Surtout, oserais-je dire, si on ne pense pas à Pinocchio comme à un malheureux figé pour toujours dans un rôle de pantin. En effet, ce qui nous intrigue et fascine, ce n'est pas le dernier chapitre du roman, quand Pinocchio " cesse enfin d'être un pantin et devient un petit garçon " (et Collodi nous offre là le happy end le plus décevant de toute l'histoire de la littérature). Car ce dont tous les lecteurs se souviennent, c'est de ce pantin, symbole d'une liberté en butte à l'institution scolaire, laquelle n'arrive jamais à le piéger. Evocation qui ne manque pas de piquant à l'heure de "l'université de Bologne"…

Cela dit, en tant que chercheur et enseignant, le personnage de Pinocchio m'intéresse par sa fortune, par ses prolongements et, tout particulièrement, les prolongements littéraires que dans la tradition critique italienne on a nommés "pinocchiate". Il s'agit de plusieurs textes - assez méconnus (comme leurs auteurs) - qui se sont inspirés du chef-d'œuvre de Collodi, de la fin du XIXe siècle à nos jours. A travers ces textes, le personnage de Pinocchio devient quasiment un miroir de l'histoire et de la culture italiennes et européennes. En effet, en lisant La Divine Comédie, il s'endort et rencontre en rêve Virgile, Béatrice et Dante; dans d'autres récits, il semble rivaliser avec les paladins, par exemple en nageant jusqu'en Afrique, comme Roland le fait dans le poème de l'Arioste.

Mais le pantin peut aussi sortir de la littérature et partir en guerre, en se plongeant dans le siècle des guerres mondiales et civiles, dont il est question dans mes cours cette année. Une variante de Pinocchio got his gun dans Pinocchietto alla guerra (1915) et Pinocchietto contro l'Austria (1915). La propagande s'empare alors de lui dans les Avventure e spedizioni punitive di Pinocchio fascista (1928) et Il viaggio di Pinocchio (1944), un voyage qui se poursuit jusqu'à la guerre froide avec le "pantin atomique" de Il nuovo Pinocchio (1957).

La propagande, le progrès et la technique du XXe siècle marquent les aventures du pantin plus que celles de d'Annunzio, Balbo et Mussolini, des Russes et des Américains : voyages en voiture dans le pays les plus lointains, exotiques, raids dans le ciel et dans l'espace. Bref, lire Pinocchio ne signifie pas rester coincé dans le texte de Collodi, ni dans le cadre de la novella toscane du XIXe siècle (on peut songer à Fucini), ni dans celui de la littérature enfantine ou d'aventure (Salgari, le père de Sandokan, par exemple). A partir du personnage de Pinocchio, il est possible de relire la littérature italienne, de Dante à d'Annunzio, en passant par Pulci, Arioste et toute la grande tradition épique et narrative allant de la Renaissance au "Risorgimento". De plus, le succès commercial des Aventures de Pinocchio favorise la diffusion de l'italien dans l'Italie après l'Unité (1861), tout en promouvant la solution linguistique florentine-toscane de Manzoni - celle de I promessi sposi de 1840-1842 - et son projet d'éducation nationale de 1868.

Le pantin nous introduit aussi - il faut bien le souligner - à l'histoire des deux derniers siècles, par laquelle doit passer, à mon avis, chaque enseignement littéraire moderne. Et il nous ramène aussi au cinéma, de Comencini à Benigni, de Walt Disney à Spielberg, ce cinéma grâce auquel on peut traduire en images l'histoire, l'histoire de la littérature, de la langue, etc.

Après avoir consacré, durant ces deux dernières années, les cours de civilisation italienne et de textes littéraires italiens modernes respectivement à l'histoire et à la culture italiennes des XIXe et XXe siècles, aux Aventures de Pinocchio et aux pinocchiate, j'ai introduit un projet de coopération belgo-italienne avec la Fondazione Nazionale Carlo Collodi de Pescia, une des rares institutions à être reconnues et soutenues par l'Etat italien. L'université de Liège a d'ailleurs déjà invité en 2003 un de ses conseillers permanents, le Pr Daniela Marcheschi, qui a édité les Œuvres de Collodi dans la prestigieuse collection Meridiani, des éditions Mondadori (la Pléiade italienne).

La bibliothèque de la fondation possède des milliers de volumes et pourra m'aider dans mes recherches, mais aussi, ce qui est plus important encore, permettra aux étudiants de développer des recherches originales dans le cadre de la rédaction d'un mémoire ou bien de la publication d'un volume (anthologie bilingue, essai), pour laquelle des aides financières sont prévues. Ce projet permettra aussi aux étudiants de faire un séjour d'études de 10 jours en Italie, à Pescia, tout près de Pistoia et Florence, ville dans l'université de laquelle j'ai travaillé en tant qu'attaché de recherche en 2001-2002. Récemment, j'ai d'ailleurs signé un accord Erasmus avec ses représentants.

 

Luciano Curreri
chargé de cours au département de langues et littératures romanes