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Photo : Jean-Louis Wertz
Assistante à l'Institut des sciences humaines et sociales,
Marie-Thérèse Casman est la coordinatrice du "Panel démographie
familiale"
Le 15e jour du mois : Entre 1992 et 2002, vous avez réalisé un "panel" sur la vie des Belges
Marie-Thérèse Casman : Il s'agit d'une vaste enquête, une des plus importantes en Belgique à l'heure actuelle. A la différence d'un sondage qui, en quelque sorte, donne une "photo" statique d'une situation, le panel s'apparente à un film : il permet d'appréhender la réalité sociale et économique de manière dynamique. Il s'agit d'un travail de longue haleine dont l'objectif était de constituer une grande banque de données sur la vie des Belges. Ce projet a commencé sous les auspices du ministère fédéral de la Politique scientifique (alors SSTC) qui confia sa réalisation à l'université de Liège et à celle d'Anvers. Le questionnaire portait sur les revenus, le logement, le titre de propriété, la santé, les enfants, le niveau d'instruction, l'activité professionnelle, les relations familiales, etc. Mais c'est grâce à Eurostat ( office statistique des Communautés européennes) que la démarche a pu se prolonger, de 1994 à 2001, et être "exportée" à 11 autres pays européens. La première vague d'enquête commença au printemps 1992. Près de 3500 ménages et 6500 adultes ont ainsi été suivis pendant 11 ans, l'équipe anversoise se consacrant à la Flandre et les chercheurs liégeois à la Wallonie et à une grande partie de Bruxelles. Le monde politique et les chercheurs disposent maintenant d'une mine de renseignements sur le vécu de la population belge dans les années 90.
Le 15e : Quels enseignements dégagez-vous de cette masse d'informations ?
M.-Th.C. : La pauvreté qui persiste, les parcours professionnels de plus en plus changeants, la pluralité des formes familiales Paradoxalement, alors que nous constatons que l'équipement des ménages est très bon (près de 99% des sondés ont une salle de bain, un téléphone, une télévision; près de 85% de la population prend des vacances), on note que l'épargne régulière baisse et qu'il existe ce que j'appellerais un "noyau dur" de la pauvreté, une pauvreté permanente en quelque sorte. Malgré les aides mises en place, près de 6% de la population demeure pauvre : elle dispose de maigres revenus et n'est insérée ni dans le tissu socio-économique ni dans le monde culturel. Assurément, la démocratisation de l'école n'est pas réalisée : les résultats scolaires des enfants de ces familles sont nettement inférieurs aux autres. Un constat qui nous oblige, me semble-t-il, à interroger nos politiques sociales. Car l'étude révèle aussi que 10% de la population n'est pas informée de ses droits en matière d'aide sociale. Manifestement, le niveau d'éducation et le degré d'attachement au marché du travail constituent deux indicateurs significatifs des risques d'entrer dans la pauvreté et de s'y enliser.
Le 15e : D'autres indicateurs apparaissent-ils encore ?
M.-Th.C. : Pêle-mêle et avant toute étude sérieuse, je pense à l'augmentation des divorces ou à la baisse de la pratique religieuse (17% des Belges se déclaraient pratiquants en 1992, en 2002 le chiffre n'est plus que de 10%). L'étude des parcours professionnels montre que le changement d'emploi est une donnée structurelle et que ce changement est souvent perçu comme une contrainte plutôt que comme une "mobilité" positive et volontaire. Les Belges se sentent vulnérables dans ce domaine : 57% des enquêtés considèrent que leur emploi est menacé. Plus étonnant peut-être : l'analyse des premières années dans la vie active montre que le début de la carrière professionnelle est marqué sexuellement ! Alors que les jeunes filles détiennent maintenant les mêmes diplômes que les jeunes gens, elles décrochent moins souvent un CDI dans les premières années. Comme le souligne Claire Gavray, chercheuse en sociologie, le diplôme, s'il joue un rôle essentiel pour obtenir un emploi, ne remplit pas parfaitement son rôle émancipateur pour les femmes. Or, la qualité des premiers emplois et l'enchaînement des statuts sont décisifs pour la suite du parcours professionnel : le temps partiel, largement féminin, compromet la suite de la carrière statutaire. Une situation vécue difficilement par les jeunes femmes les plus diplômées, surtout les jeunes mères, qui dénoncent une vie active pensée "par et pour" les hommes.
Propos recueillis par Patricia Janssens
René Doutrelepont, Dimitri Mortelmans et Marie-Thérèse Casman (éditeurs), Onze ans de vie en Belgique. Analyses socio-économiques à partir du Panel Démographie Familiale, Academia Press, novembre 2004.
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