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Photo: Françoise Denoël
Jean-Michel Dogné
Le 30 septembre dernier, le géant pharmaceutique américain Merck a brutalement retiré du marché son anti-inflammatoire vedette, le rofécoxib (Vioxx®), en raison d'un risque accru d'incidents cardiovasculaires après 18 mois de traitement continu, laissant des millions de patients interloqués et désemparés. En effet, la campagne de promotion des "coxibs", cette nouvelle classe d'anti-inflammatoires dont le rofécoxib est le précurseur, fut l'une des plus retentissantes au niveau mondial. Ceux-ci s'avéraient aussi efficaces que les anti-inflammatoires conventionnels, mais beaucoup mieux tolérés au plan gastrique.
Ce retrait est à l'origine d'une vaste polémique médico-financière largement relayée par les médias outre-Atlantique. Distribué dans plus de 80 pays, le Vioxx était utilisé par près de deux millions de patients dans le monde. Son chiffre d'affaires fait rêver : 2,55 milliards de dollars - uniquement pour l'année 2003 -, ce qui représente pas moins de 20 % des bénéfices - de 6,8 milliards - du laboratoire américain. Les répercussions ne se sont pas fait attendre au niveau boursier également. Ainsi, depuis le jeudi "noir", l'action Merck a perdu la moitié de sa valeur.
D'un point de vue médical, entre 1999 et 2003, on a estimé que près de 28 000 infarctus ou décès par crise cardiaque se sont produits aux Etats-Unis à cause du Vioxx. Il apparaît clairement aux yeux de nombreux spécialistes que ni Merck, ni la Food & Drug Administration (FDA) qui a autorisé sa distribution le 21 mai 1999 n'ont pris toutes les mesures pour éviter un tel fiasco en termes de santé publique. Lors d'une récente commission sénatoriale aux Etats-Unis, un des directeurs associés du bureau de sécurité des médicaments de la FDA a affirmé que la mise sur le marché du Vioxx constituait la plus grande catastrophe de l'histoire dans le domaine de la sécurité médicamenteuse, car certains indices de toxicité cardiovasculaire du Vioxx étaient disponibles depuis longtemps.
Ainsi, la première étude clinique ayant justifié son autorisation de mise sur le marché par la FDA avait déjà révélé que le risque d'infarctus aigu du myocarde était cinq fois plus élevé sous rofécoxib que sous naproxène, l'anti-inflammatoire auquel il était comparé. Face à ces résultats inattendus, la firme Merck a justifié que le Vioxx n'était pas responsable de risques accrus d'effets cardiovasculaires mais que, au contraire, le naproxène aurait un effet cardioprotecteur au même titre que l'aspirine. Une hypothèse qui s'est avérée inexacte. Suite à ces résultats, la FDA, qui en avait l'autorité, aurait dû imposer à Merck de conduire une large étude clinique chargée d'étudier les risques cardiovasculaires du rofécoxib. Malheureusement, une telle étude n'a pas été imposée ni spontanément réalisée par la firme américaine en raison des coûts potentiels. Or, entre-temps, Merck dépensait plus de 100 millions de dollars par an en publicité pour ce produit. La FDA - qui régule également la publicité des médicaments - aurait pu limiter celle-ci sur base de suspicions légitimes. Mais la seule action significative prise par l'agence américaine en 2002 a été d'imposer à Merck l'ajout dans la notice de la spécialité d'un paragraphe sur les précautions d'utilisation relative aux risques cardiovasculaires.
Le retrait du Vioxx en raison des risques accrus découverts "par hasard" au cours d'une étude réalisée chez 2600 patients a cristallisé les craintes concernant cette nouvelle classe de médicaments. En effet, le mécanisme exact responsable de ce phénomène reste inconnu. Quatre autres "coxibs" sont actuellement sur le marché, parmi lesquels le Celebrex de Pfizer. Ce dernier pesait 2,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2003. Depuis le retrait du Vioxx, Pfizer n'a cessé de répéter que son anti-inflammatoire vedette ne comporte aucun risque pour les patients. Or, les résultats d'une dernière étude, parrainée par le National Cancer Institute, ont démontré que les patients prenant quotidiennement du Celebrex à dose élevée voyaient les risques d'accidents cardiovasculaires multipliés par 2,5.
Face à ces nouvelles données, la FDA a réagi immédiatement
en demandant aux médecins une thérapie alternative. Pourtant,
Pfizer n'envisage pas de retirer son produit du marché alors que,
sur base de données similaires, Merck a pris la décision de
retrait. Intelligent ? Certes, surtout d'un point de vue marketing puisque
le coût de développement d'un nouveau médicament est
actuellement évalué à 800 millions de dollars, ce qui
laisse peu de place à l'erreur.
Entre la recherche du profit et le développement de médicaments, les firmes pharmaceutiques paraissent soumises à un conflit d'intérêts de plus en plus suspect. Il est évident qu'il y aura un avant et un après "Vioxx". De nouvelles normes de sécurité supplémentaires seront certainement imposées aux firmes pharmaceutiques mais il en résultera une augmentation des coûts de développement et, en corollaire, une augmentation du prix des médicaments pour le consommateur qui a déjà payé un lourd tribut à l'industrie pharmaceutique.
Jean-Michel Dogné
1er assistant au département de pharmacie
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