Mieux vivre ensemble

Un rapport réaffirme les valeurs démocratiques

 

Installée le 23 février 2004 par le Gouvernement fédéral, la commission du "Dialogue interculturel" vient de rendre son rapport préliminaire. 22 commissaires ont planché sur ce thème imposé, dont Edouard Delruelle, professeur de philosophie morale et politique à l'ULg. Entretien.

Le 15e jour du mois : Pourquoi une commission sur ce thème ?

Edouard Delruelle : L'objectif de la commission était de réagir après plusieurs violences racistes et antisémites perpétrées à Bruxelles notamment. L'actualité récente n'a pas, hélas, invalidé cette décision : l'essor du Vlaams Belang en Flandre nous incite plus que jamais à réaffirmer nos valeurs démocratiques basées sur les droits de l'homme. Ne soyons pas angéliques : la démocratie n'est pas naturelle. A mon sens, il faut constamment réaffirmer les principes d'égalité des sexes, de liberté religieuse, de liberté d'expression, etc.

Le 15e : Vous consacrez aussi un long chapitre à la culture…

E.D. : Effectivement. Nos idéaux démocratiques sont liés à une certaine conception de la culture. Pour nous, elle doit être plurielle et ouverte, selon la belle phrase de Jacques Derrida : " Le propre d'une culture, c'est de ne pas être identique à elle-même. " Autrement dit, le repli sur soi et le mépris de l'autre ne sauvegardent pas une culture mais l'appauvrissent. Accueillir l'autre, c'est affirmer son identité. Voilà pour la toile de fond philosophique. Attention ! Le culturel ne se réduit pas au socio-économique, ni au religieux : le cultuel n'est pas tout le culturel. Par ailleurs, le religieux n'est pas l'islam et l'islam n'est pas le foulard…

Le 15e : Votre travail s'appuie sur plus de 160 témoignages de "gens du terrain". Vous ont-ils révélé des choses insoupçonnées ?

E.D. : Nous avons rencontré des représentants des autorités religieuses et philosophiques, des acteurs du milieu scolaire et associatif, des partenaires sociaux, des représentants d'associations étudiantes, etc. Tous ces témoignages ont été particulièrement enrichissants. Je me suis rendu compte que l'on sous-estime l'ampleur des initiatives en faveur de la multiculturalité. Un grand nombre de projets visent, de façon totalement consciente, au métissage harmonieux des cultures. Ces démarches sont très souvent prises à l'échelon local, dans les écoles notamment où l'interculturalité est au cœur de nombreux projets pédagogiques. Mais d'un autre côté, je sous-estimais la discrimination dont les jeunes d'origine étrangère sont les victimes, et qui les pousse parfois, en retour, à radicaliser leurs positions. C'est un "cercle vicieux" dont il faut sortir, par le dialogue plus que par la répression. Il y a des choses intolérables, comme les mariages forcés ou le travail des jeunes le soir ou la nuit, ce qui exclut toute scolarisation normale.

Photo: Françoise Denoël

L'ampleur des initiatives en faveur de la multiculturalité est sous-estimée

Le 15e : Quelle est votre position quant aux signes d'appartenance religieuse ?

E.D. : D'abord, je le répète, les vrais problèmes se situent ailleurs : la discrimination dans l'emploi ou dans le logement, les écoles-ghettos, etc. La question du foulard est, pour une large part, importée de France via les médias. Les hommes politiques qui jettent de l'huile sur le feu sur ce sujet sont irresponsables. Maintenant, pour répondre quand même à votre question, notre Constitution garantit la liberté religieuse qui inclut le droit d'exprimer publiquement ses convictions. C'est le principe de base. Néanmoins, je pense aussi que l'Etat doit être neutre en la matière. Une solution souple et pragmatique pourrait être d'interdire les signes ostensibles d'appartenance religieuse ou idéologique pour les fonctionnaires qui sont en position d'autorité par rapport au public (magistrats, policiers, enseignants, mandataires publics, par exemple).

Le 15e : Et à l'école ?

E.D. : La neutralité se pose de manière différente. Nous ne sommes pas en France, où la laïcité est un principe constitutionnel qui s'applique "naturellement" à l'école. Chez nous, plus de la moitié des écoles sont catholiques, et l'Etat organise lui-même l'enseignement des matières confessionnelles. De plus, les pouvoirs organisateurs et les écoles elles-mêmes sont très autonomes. Je pense qu'il faut respecter cette autonomie, et ne rien imposer "d'en haut". Laissons les établissements définir eux-mêmes leur projet pédagogique et établir le règlement d'ordre intérieur qui leur correspond le mieux. Je considère qu'il ne faut donc ni interdire les signes religieux, ni interdire aux écoles de les interdire éventuellement. La règle d'or, ce doit être le dialogue (avec les élèves, les parents), ainsi que la concertation entre les écoles d'une même aire géographique, pour éviter les "écoles-ghettos".

Le 15e : Venons-en à l'égalité homme-femme…

E.D. : Il y a encore du chemin à faire. La commission a été particulièrement attentive à ce sujet. Plusieurs témoins ont évoqué les problèmes qui existent encore et pas seulement dans les populations étrangères (pas de caricature !). Mais je suis optimiste sur le long terme : le mouvement d'émancipation des femmes est irréversible.

Le 15e : Quel type d'action concrète préconisez-vous pour "mieux vivre ensemble" ?

E.D. : Il faudrait envisager l'énorme dossier des "actions positives" (le terme "discrimination positive" est très malheureux !) pour assurer la diversité culturelle dans les entreprises, le logement, les services publics, les écoles. Mais une proposition symbolique intéressante, c'est celle d'une "charte de la citoyenneté" qui rappellerait les valeurs sur lesquelles se fonde notre société (Etat de droit, égalité homme/femme, mais aussi progrès social, respect des minorités philosophiques, etc.). Elle n'aurait pas force de loi, mais elle serait affichée dans les lieux publics et les écoles.

Le 15e : Quel sera l'avenir de ce rapport ?

E.D. : Le rapport final, contenant notamment toutes les auditions, devrait être déposé au printemps. Mais le rapport est d'ores et déjà dans les mains des responsables politiques. J'espère qu'à l'avenir, le débat sur l'interculturalité sera le moins démagogique possible. Hélas, je ne suis guère optimiste. L'esprit étriqué et xénophobe domine, comme on l'a encore vu récemment à propos de l'entrée de la Turquie dans l'Europe…

 

Propos recueillis par Patricia Janssens