Toxicomanie et dépendance

Le rôle du contexte de consommation des drogues paraît primordial

 

Une petite équipe du département de sciences cognitives de l'université de Liège a contribué, sous la direction du Pr Ezio Tirelli, à comprendre le rôle de l'environnement immédiat dans lequel les drogues sont répétitivement absorbées, sur leurs effets comportementaux, cognitifs et toxicomanogènes. Ce genre de recherches, portant sur des psychotropes comme l'alcool, le cannabis, la nicotine et surtout la cocaïne, laissent entrevoir des résultats notables dans la compréhension des mécanismes de la rechute, laquelle se produit par définition lors d'un état d'abstinence.

Modèles expérimentaux

Que montrent leurs expériences, réalisées avec des modèles animaux (souris et rats) pour des raisons éthiques évidentes ? En substance, le contexte physique ou social dans lequel la drogue est absorbée rend les effets dits chroniques de ces drogues spécifiques à ce contexte. Ainsi, la tolérance (c'est-à-dire la diminution progressive d'effets psychotropes, typique de l'éthanol et de l'héroïne) ou la sensibilisation (l'augmentation progressive d'effets psychotropes, typique des stimulants psychomoteurs comme la cocaïne) aux effets d'une drogue ne se développe que dans le contexte où celle-ci a été chroniquement absorbée.

Que l'on change de contexte après qu'une tolérance ou une sensibilisation aient été établies et les effets "tolérés" (diminués) ou "sensibilisés" (accentués) disparaissent, les effets obtenus dans le nouveau contexte étant aussi nets que ceux induits chez des sujets n'ayant jamais absorbé de drogue.

Cette dépendance du contexte s'étend aussi aux symptômes somatiques et psychologiques de l'abstinence. Si, après une longue période d'abstinence, l'animal expérimental est replacé dans le contexte où il a connu plusieurs fois un syndrome de manque (précipité par l'injection d'une substance qui agit dans le sens contraire à la drogue d'abus, pour des raisons de commodité expérimentale), il y a fort à parier qu'il exhibera ce syndrome en l'absence de toute intervention pharmacologique. Ce type d'expériences "modélise" la résurgence de symptômes d'abstinence souvent observée chez des patients en cure de désintoxication.

L'environnement associé à l'expérience toxicomaniaque joue le rôle d'un stimulus à la Pavlov

 

Ainsi, on a pu montrer que de tels patients peuvent exhiber ces symptômes, qui comprennent une "envie impérieuse" (craving) pour la drogue, quand ils regardent sur un film vidéo des objets qui ont été associés à leur toxicomanie, en particulier aux épisodes de manque (par exemple, le tourniquet des héroïnomanes). " Le syndrome d'abstinence ainsi "précipité" est souvent dit contextuel ou conditionné, puisqu'on a pu démontrer que les indices environnementaux associés à l'expérience toxicomaniaque y jouent le rôle d'un véritable stimulus conditionné (à la Pavlov) ", ajoute Ezio Tirelli.

A l'évidence, il s'agit là de certaines des bases de la rechute, que l'on a aussi "modélisées", plus simplement, dans le cadre des expériences sur la sensibilisation (ou tout traitement chronique), les animaux y exhibant un effet stimulant en l'absence de la drogue dans le contexte où la sensibilisation a été établie. Il semble donc que " quiconque se trouvant en situation de sevrage a tout intérêt à ne pas retrouver les lieux et les ambiances dans lesquels il ou elle prenait de la drogue, s'il ou elle veut augmenter ses chances d'éviter une rechute. "

Cependant, les phénomènes de sensibilisation, de tolérance et de syndrome d'abstinence contextuels ne renseignent pas vraiment sur ce qui constitue le moteur principal de la toxicomanie : les propriétés toxicomanogènes des drogues d'abus, autrement dit les raisons pour lesquelles elles sont si intensément désirées et recherchées. Dans cette optique, il est possible de "modéliser" la recherche de drogue assez simplement, en droguant un animal répétitivement dans un même contexte et en le laissant ensuite, en l'absence de la drogue, choisir parmi deux ou trois contextes avec lesquels il a été mis en contact sans être drogué. Si la drogue est toxicomanogène, il préfèrera le contexte associé à cette drogue. La rechute peut facilement s'étudier avec cette méthode un peu de la même manière que dans les expériences susmentionnées.

Mais la méthode reine est sans doute celle dite de l'auto-administration, orale ou intraveineuse, qui place l'animal en situation de se droguer lui-même en s'injectant la drogue via un cathéter jugulaire - actionné par un levier - ou en la buvant à un biberon (typique de l'alcool). L'auto-administration étant la règle générale chez les toxicomanes, ces méthodes nous rapprochent du comportement humain, notamment en ce qui concerne l'étude de la rechute contextuelle. En effet, le contexte dans lequel les animaux se sont drogués eux-mêmes avec cette technique peut servir de "précipitant" de la rechute après de très longues périodes d'abstinence.

Effets intensifiés

On a même pu circonscrire des composants discrets du contexte (petite lumière, forme colorée sur une des parois de la cage, sonorité calibrée, etc.), capables de précipiter la consommation toxicomaniaque chez des rats et des souris. De plus, on a observé que les syndromes de manque sont particulièrement sévères lorsque l'animal s'est administré lui-même la drogue. L'expérience de l'addiction contribue donc grandement à l'intensité des effets toxicomanogènes. " Un des aspects les plus spectaculaires et convaincants de l'auto-administration de drogue, poursuit Ezio Tirelli, c'est que les animaux et les humains sont attirés pratiquement par les mêmes psychotropes toxicomanogènes (à l'exception des hallucinogènes) ", ce qui fait de cette technique un modèle animal de la toxicomanie (ou de certains de ses aspects) très précieux et puissant.

Ainsi, la recherche a-t-elle démontré l'importance cruciale du contexte dans la genèse et le maintien de la toxicomanie, ce qui ne manquera pas d'interpeller tous les acteurs impliqués dans la prévention des récidives malheureuses. Peut-être le sont-ils déjà.

 

Elsa Delcour