Tsunami…

… ou le triomphe ambigu de l'humanitaire

Photo: TILT-ULg

Marc Poncelet

T rois éléments ont concouru à faire du raz de marée du 26 décembre dernier un événement exemplaire : la "première catastrophe globalisée", suivie d'un apparent triomphe planétaire de la "solidarité" humanitaire. D'abord, les motivations géopolitiques qui ne peuvent être sous-estimées alors que l'on se situe au coeur du très remuant islam asiatique, mais aussi de marchés émergents. En second lieu, l'ultra-médiatisation en période de Noël d'un cataclysme digne des pires fictions et dont la couverture a été dopée par la disparition de centaines de touristes occidentaux. Enfin et surtout peut-être, l'origine naturelle de ce malheur colossal laissant apparaître de pures victimes auxquelles on ne peut rien reprocher, cibles idéales de la compassion… Ce dernier élément distingue cette conjoncture asiatique des autres crises humanitaires qui charrient, elles, des éléments authentiques ou suspectés de culpabilité de la victime. On a déjà amplement souligné la sélectivité de cette générosité qui ignore les "tsunami(s)" mensuels, voire hebdomadaires en Afrique noire.

L'importante composante privée parmi les sommes colossales récoltées, la compétition de la générosité entre les Etats et les entreprises ainsi que le fait que la question de la reconstruction a supplanté l'action humanitaire proprement dite dès le 27 décembre semblaient devoir réconcilier l'aide au développement et l'aide humanitaire, réhabilitant du même coup ces deux thématiques hier rivales quant à leurs éthiques, leurs modalités et leurs effets durables. Le tournant du siècle, post-libéral, a mis crûment en évidence les limites d'une prophétie, celle de l'expansion mimétique et pacifique d'un marché libre au bénéfice de tous. Les conflits à répétitions, les risques environnementaux majeurs, la montée de mouvements radicaux, les pandémies, etc., indiquent les limites du modèle. L'aide au développement s'est donc vue réorientée vers une gestion globale de ces risques issus ou aggravés par l'extension de la pauvreté du Sud.

Autour de la négociation des objectifs du millénaire, une nouvelle doctrine issue des grandes institutions multilatérales s'est imposée en matière d'aide publique et fut présentée comme la formule de la dernière chance. On reconnut alors largement les effets pervers des modes passés d'administration de l'aide publique : celle-ci, dispensée depuis 40 ans par des centaines d'agences, se révélait incohérente et, pire encore, "non évaluable". L'aide publique au développement, dont on exigeait une augmentation à 0,7% du PNB, apparaissait donc hier globalement discréditée. Restait donc l'humanitaire, dernière valeur sûre (en Occident) jusqu'il y a peu, dernière mythologie chevaleresque de l'Occident humaniste, prométhéen et universaliste. Par la démesure de la générosité, par les doutes et les polémiques qui suivront à la même échelle, le dernier tsunami apparaîtra peut-être comme le chant du cygne de cet humanitaire héroïque contraint d'envisager d'emblée le post-humanitaire et donc d'entrer dans le nouveau modèle multilatéral de gestion de l'aide publique.

Sur fond de réaffirmation des vertus du marché, l'ensemble de l'aide du Nord au Sud paraît donc se concentrer sur ce qui semble irréalisable par le marché, menace la sécurité globale et compromet les (maigres) possibilités d'insertion compétitive dans les échanges : la pauvreté massive. La stratégie de réduction de cette pauvreté doit, dit-on, être prioritaire, intégrée et planifiée dans des "cadres stratégiques" nationaux censés en garantir l'appropriation (ownership) par les pouvoirs publics et acteurs concernés et en assurer l'efficacité, la légitimité et la transparence (accountability). La bonne aide, l'aide légitime, est désormais l'aide planifiée par le Sud, co-exécutée, co-évaluée ! La clé de l'ensemble du système devient la gouvernance. Les administrations des pays en voie de développement sont invitées à exprimer leur agenda, à "améliorer leurs performances", à consulter et intégrer les initiatives des sociétés civiles et les acteurs non étatiques locaux dans cette planification stratégique. Les agences de coopération du Nord, les ONG et fondations étrangères sont elles aussi invitées à coordonner leurs efforts et ressources financières, à se répartir les terrains ou domaines d'intervention dans chaque pays-cible, à appuyer des programmes sectoriels plutôt que des projets, à envoyer de l'argent plutôt que des assistants techniques…

C'est sans doute à travers cette doctrine que sera gérée pour l'essentiel l'aide publique et une grande partie de l'aide privée. Faut-il s'en réjouir? On notera que le développement (qui ne se résume pas à la lutte contre la pauvreté) sera renvoyé à l'hypothèse d'une insertion compétitive dans les échanges internationaux et que la qualité des gouvernements du Sud renverra moins à leur représentativité ou leur orientation démocratique qu'à leur capacité d'appliquer et de co-gérer sans soubresauts les politiques anti-pauvreté. Les aboutissements réels des générosités resteront sans doute aussi peu accessibles qu'avant aux contribuables donateurs.

L'aide au développement et l'aide humanitaire sont-elles à la veille de se rejoindre pour constituer un "service social mondial" co-géré par le Nord et le Sud et assurant un viatique conditionnel aux Etats dont la survie tiendra à leur capacité de réduire la pauvreté massive et les risques globaux qui en émanent ?

 

Pr Marc Poncelet
Institut des sciences humaines et sociales