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Il y avait de nombreuses années que je souhaitais me rendre en Chine. Et ce désir était devenu prégnant depuis que tous les médias glosaient sur le miracle chinois et l'ouverture au monde d'un pays au communisme pragmatique. Aussi ai-je saisi l'occasion qui me fut offerte de donner une série de séminaires à des étudiants en fin de deuxième cycle à l'université de Wuhan.
La ville - capitale de la province de Hupei, qui compte 8
millions d'habitants - se trouve sur le Fleuve bleu. Politiquement, elle
est donc au sud du fleuve. Cela signifie que, contrairement aux villes du
Nord comme Beijing, elle ne dispose pas de chauffage adéquat dans
les lieux publics.
Mon cours sur la "Protection sociale et la fiscalité redistributive"
se donnait par un froid glacial devant une vingtaine d'étudiants
particulièrement attentifs, couverts de leurs doudounes made in
China. Trois heures d'affilée. L'après-midi, on m'avait
assigné un bureau heureusement chauffé et équipé
d'une fonction internet poussive et capricieuse. Plusieurs étudiants
vinrent me trouver pour parler de leur mémoire de fin d'études
et de leurs projets ou plutôt de leurs rêves : aller étudier
aux USA. Ils savaient tout de Princeton et du MIT, du TOEFL et du GRE, et
comptaient sur moi pour l'une ou l'autre lettre de recommandation.
Pour leur mémoire, ils utilisaient des techniques que
nos étudiants ne connaissent pas. Les travaux étaient rédigés
en Tex avec toutes les règles de présentation d'un article
professionnel. Or ces étudiants sont pour l'essentiel des autodidactes.
Ils ne représentent pas la moyenne des étudiants universitaires
chinois. En effet, ils s'intéressent aux théories économiques
"occidentales" dans un univers où la majorité des
professeurs continuent encore à enseigner les formes d'économie
marxiste. Ils travaillent uniquement à partir d'articles qu'ils téléchargent,
car les bibliothèques sont d'une pauvreté affligeante. Seuls
bémols : pour la plupart, l'anglais reste une difficulté majeure
et l'intuition manque cruellement.
Mais leur détermination est impressionnante. 130 millions de Chinois ont entre 18 et 22 ans. 15% d'entre eux sans doute sont à l'université; 10% certainement. De quoi peupler la Belgique. Il n'y a pas à dire : la Chine ne s'éveille pas, elle est debout. Là-bas, "Forcer l'avenir" n'est pas un voeu pieux, c'est la réalité quotidienne. Et celle-ci ne se limite pas à la détermination des étudiants, mais aux investissements publics et privés, à un taux de croissance flirtant avec les 10% et à une présence accrue dans l'économie internationale.
Visitant une énorme librairie aux rayons couverts de publications anglaises printed in China sur la littérature, le management et les méthodes pour réviser les examens d'admission aux universités américaines, je pensais que dans 10 ans, la Chine parlera anglais, mais dans 40 ans ce sera l'Amérique qui parlera le chinois.
Pr Pierre Pestieau
département d'économie, économie publique
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