![]() |
Photo : Jean-Louis Wertz
Chargée de cours adjointe à la faculté
de Psychologie et des Sciences de l'éducation, Dominique Lafontaine
est gestionnaire du programme Pisa de l'OCDE pour la Communauté française
de Belgique.
Le 15e jour du mois : Après le décret Bologne, voici maintenant l'enquête Pisa. Les villes italiennes semblent décidément avoir la cote en matière d'enseignement... Effet voulu ?
Dominique Lafontaine : Non, bien sûr. Pisa est un acronyme signifiant "Programme international pour le suivi des acquis des élèves". L'objectif, mené à l'initiative de l'OCDE, est de faire le point sur le "bagage d'acquis" des jeunes de 15-16 ans, à ce moment charnière où ils achèvent leur parcours dans l'enseignement obligatoire, dans trois domaines-clés pour leur avenir : la lecture, les mathématiques et les sciences. Ce programme se déroule par cycle de trois ans et les résultats du deuxième cycle viennent d'être divulgués. Que disent-ils ? En mathématiques, le score de la Communauté française de Belgique est à la hauteur de la moyenne des pays de l'OCDE, ce qui témoigne d'un progrès depuis 2000. Hélas, même s'il y a progrès également dans les matières scientifiques, les scores obtenus restent en-dessous de la moyenne internationale. Mais c'est surtout en lecture que le bât blesse car, outre le fait que les résultats se situent en-dessous de la moyenne, on ne note aucune amélioration des performances. Cette absence de progrès est un motif d'inquiétude, dans la mesure où la lecture est "le socle des socles", la clé de l'accès à tous les autres apprentissages. Cela dit, l'absence d'évolution significative n'a rien de surprenant. D'une part, le laps de temps écoulé est très court (on observe peu de changements dans l'ensemble des pays) et, d'autre part, aucune réforme majeure susceptible d'avoir un impact spectaculaire sur les résultats n'a été entreprise.
Le 15e : Tout va mal dans le secondaire ?
D.L. : Non ! Devant cette enquête, le public qui conclut que "tout va mal dans l'enseignement" se trompe. Il oublie que tout se passe très bien pour les élèves qui ont réussi à se maintenir dans la course. En revanche, pour ceux qui en ont été écartés, cela se passe effectivement très mal et il faut savoir que ceux-ci appartiennent plus souvent aux couches sociales les moins favorisées. Le système éducatif de la Communauté française apparaît ainsi comme l'un des plus inéquitables socialement. Et si nos résultats sont - au mieux - moyens, c'est en raison de l'énorme écart qui sépare les premiers et les derniers.
Bien sûr, les détracteurs de Pisa ne manquent pas. Dans le monde francophone en particulier, il s'en trouve toujours pour dénoncer l'influence anglo-saxonne sur ces évaluations. Mais les évaluations externes menées régulièrement en Communauté française depuis le milieu des années 90 aboutissent à des résultats largement concordants. Les écarts de niveau entre élèves y sont aussi très marqués et la majorité des élèves ne maîtrisent pas les compétences attendues, en lecture, en mathématiques et en sciences, au moment souhaité.
Le 15e : Les résultats obtenus peuvent-ils aider à
redresser la situation ?
D.L. : Depuis les années 70, la Communauté française a régulièrement pris part à des évaluations internationales et on peut donc suivre l'évolution du niveau des élèves. En sciences, de tout temps, les jeunes Belges francophones ont été à la traîne. En lecture, une évaluation menée en 1991 avait déjà mis en avant d'importantes difficultés. Enfin, en mathématiques, même si c'est dans ce domaine que nous sommes aujourd'hui relativement les meilleurs, il semble bien y avoir eu une certaine baisse de niveau comparativement aux autres pays. Le niveau absolu des élèves n'a pas baissé, mais a progressé plus vite dans d'autres pays. N'oublions pas que le niveau d'exigences, en 40 ans, en liaison avec l'évolution de la société, a considérablement augmenté. Les discours nostalgiques sur l'école d'hier ne sont pas de mise en la matière.
Depuis la divulgation des résultats de Pisa 2000, les acteurs responsables et les décideurs ont planché sur la manière d'améliorer l'efficacité et de renforcer l'équité de notre système éducatif. Ce dernier différencie en effet les parcours dès le début du secondaire, voire avant, par le jeu des redoublements, des orientations et des options. Or, les pays qui font progresser ensemble toute la cohorte d'âge sans différenciation de parcours sont toujours plus équitables et souvent plus efficaces.
C'est donc bien une réforme au coeur du système éducatif
qui est nécessaire, et, celle-ci, pour porter ses fruits, doit emporter
l'adhésion des acteurs et des partenaires de l'école : les
enseignants, les parents, et les élèves... La Déclaration
commune du gouvernement et le contrat stratégique pour l'Education
ont pris la pleine mesure des questions que pose Pisa et tentent d'y apporter
une réponse ambitieuse, dans la cohérence, en s'appuyant sur
des mécanismes de concertation, et sur la Commission de pilotage.
C'est à mes yeux la seule voie possible : agir de concert sur un
faisceau de facteurs dont on sait qu'ils génèrent de l'iniquité
et une perte d'efficacité et tenter d'emporter l'adhésion
du monde éducatif à ce vaste projet. L'ambition est élevée,
la marge de manoeuvre étroite, et la route sera semée d'embûches,
mais le pari vaut la peine d'être tenté si l'on veut mettre
un terme à l'école à deux vitesses qui est aujourd'hui
la nôtre...
Propos recueillis par Henri Deleersnijder
|
|