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Photo: Françoise Denoël
Véronique Dortu
Revisiter les cours philosophiques, et envisager cette entreprise sous les auspices de l'utopie, c'était bien prendre quelques risques. Qu'avait donc à voir une thèse de doctorat avec un plan comme celui d'un Thomas More ? Un horizon salutaire, voilà le cap que j'avais fermement décidé de prendre en entamant cette recherche. Du même coup, je la qualifiais volontiers d'engagée, au grand dam des codes académiques en la matière.
Ma recherche ne s'inspire pas uniquement de lectures; elle se fonde sur une double expérience professionnelle. Entre 1996 et 2002, j'ai enseigné la morale; depuis 2001, j'ai en charge les étudiants candidats à l'agrégation de l'enseignement secondaire supérieur pour le cours de didactique spéciale en philosophie. Ceci m'a donné et me donne encore une bonne connaissance du terrain. Celle-ci s'est en tout cas très rapidement assortie d'un sentiment précis, celui que les élèves manquaient cruellement d'esprit critique, de compétences philosophiques et que dès lors il convenait de les développer en classe. Sentiment, conviction et passion ont progressivement pris la forme d'un objectif scientifique : démontrer l'urgence d'un apprentissage du philosopher dans le secondaire.
Si le premier chapitre de la thèse consiste en une plongée dans l'histoire de l'enseignement de notre pays, le deuxième prend en considération la réalité actuelle des cours "dits philosophiques". L'analyse des programmes de religion et de morale non confessionnelle m'a permis, non seulement de démontrer que l'adjectif "philosophique" associé à ces cours était particulièrement inapproprié mais de poser entre autres la question : la philosophie n'est-elle pas en passe de devenir un privilège pour des élèves de milieux favorisés ? Elle est en effet enseignée dans certaines sections d'établissements de la Communauté flamande, dans les écoles Decroly, à l'Ecole européenne de Bruxelles et dans certains établissements particulièrement bien notés du Libre catholique. En revanche, dans ceux de la Communauté française, pas de philosophie pour tous, mais bien des cours de morale non confessionnelle, de religion catholique, protestante, orthodoxe, israélite et islamique qui se partagent les élèves. Si tous ces cours travaillent sur le sens de la vie ou encore sur le concept de citoyenneté, peut-on concevoir qu'à partir du moment où ils se réclament d'un magistère religieux, ils puissent faire preuve d'une quelconque neutralité ?
La troisième et dernière partie de ma recherche envisage l'avenir. J'ai défini les termes de ce que j'entends par cours véritablement philosophiques. Ils désigneraient pour le premier degré l'éducation à la citoyenneté, pour le deuxième, l'histoire comparée des religions et des cultures et enfin, pour le troisième, la philosophie. Ces trois disciplines répondent simultanément à une revalorisation de la culture et aux exigences du "décret missions". A côté de son objectif principal, l'égalité des acquis de base, ce texte voté en 1997 constitue aussi un projet de socialisation explicite des élèves. Si l'on veut que les concepts de citoyenneté, d'humanisme et de démocratie se concrétisent, il faut plus que des bonnes paroles. Des cours spécifiques doivent être le lieu privilégié de leur appropriation.
Le cours d'éducation à la citoyenneté aurait pour finalité la construction de l'identité, idéal d'un mieux-vivre ensemble fondé sur la connaissance de soi. Le cours d'histoire comparée des religions et des cultures aurait pour finalité la construction du principe de tolérance, idéal d'un mieux-vivre ensemble fondé sur le dialogue et la connaissance de l'autre, condition de possibilité essentielle pour désamorcer les tendances communautaristes et fondamentalistes en tout genre. Le cours de philosophie aurait pour finalité la construction des valeurs de liberté et de responsabilité, idéal d'un mieux-vivre ensemble fondé sur le travail autour du sens de la vie, qui est affaire de raison et non de confession.
Se borner à maintenir le système scolaire tel qu'il existe,
avec ses cloisonnements, c'est refuser de voir le progrès de la société
et ses exigences. C'est faire le lit d'un certain intégrisme. Depuis
1991, il y a bien eu des tentatives, mais aucune ne s'est concrétisée.
Si rien ne change, l'enseignement de la Communauté française,
en tout cas d'un point de vue philosophique, risque bien de faire figure
de fossile vivant dans l'Europe de demain. Rappelons à cet effet
les conclusions d'un rapport de l'Unesco concernant la philosophie et la
démocratie dans le monde :
" L'enseignement philosophique doit être préservé
ou étendu là où il existe, créé là
où il n'existe pas encore, et nommé explicitement philosophique.
L'enseignement philosophique doit être assuré par des professeurs
compétents, spécialement formés à cet effet,
et ne peut être subordonné à aucun impératif
économique, technique, politique ou idéologique. "
Véronique Dortu
assistante en didactique de la philosophie et au Cifen
auteur d'une thèse intitulée "Les cours philosophiques
revisités : une utopie ?"
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