Cairn

Une spin-off pour les éditions en sciences humaines



L'édition scientifique est à un tournant. Manifestement, il est de plus en plus difficile de trouver les revues et les ouvrages spécialisés en librairie. Par contre, internet s'affiche comme un nouveau vecteur de distribution des textes scientifiques. La vente en ligne connaît en ce secteur des progrès considérables mais, plus fondamentalement, c'est aussi la possibilité de distribuer - dans leur intégralité-- - ces textes sur le réseau qui apparaît. En ce domaine, les éditeurs anglo-saxons ont pris une avance sérieuse. Plus de 5000 revues en anglais sont disponibles en ligne, ce qui pénalise fortement la diffusion des travaux publiés en français.

Face à ce nouvel environnement, les maisons d'édition scientifique francophones sont contraintes d'innover. C'est ainsi que les éditions De Boeck ont confié au Lentic (Centre de recherche de Hec-Ecole de gestion) une mission consistant à apprécier les enjeux de ces évolutions. Au terme de cette collaboration, une spin-off est née, du nom de Cairn, qui associe diverses maisons d'édition de sciences humaines (De Boeck, La Découverte, Belin, Erès), l'ULg (via Gesval) et des investisseurs institutionnels publics (Meusinvest et Spinventure).

Rencontre avec Marc Minon, chercheur au Lentic et nouveau directeur de la spin-off.

Le 15e jour du mois : Quels services votre spin-off va-t-elle proposer ?

Marc Minon : Si l'internet modifie fondamentalement les modes de distribution des publications scientifiques, il le fait cependant de façon différente selon les disciplines. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, tout donne à penser que l'internet ne va pas rapidement se substituer aux modes classiques d'édition. Les prochaines années seront celles de la "double publication", c'est-à-dire la publication, à la fois sur support papier et sur support électronique, des mêmes documents, des revues d'abord, puis des monographies. Dans ce contexte, contrairement à ce que l'on peut croire, l'internet ne simplifie pas l'activité d'édition scientifique; il la complexifie. Il n'en diminue pas les coûts; il les augmente.

Cairn a donc pour objectif d'être un "facilitateur" pour les maisons d'édition et institutions ayant en charge la publication de textes scientifiques en sciences humaines. Il vise à les aider à prendre le virage de l'internet, sachant que, dans le bassin linguistique francophone, aucune d'entre elles n'a sans doute la taille suffisante pour le faire seule.

Le 15e : Concrètement ?

M.M. : Concrètement, nous leur proposons de traiter techniquement leurs documents pour qu'ils soient présentables sur le réseau, de les rassembler sur un portail (www.cairn.info) et de les commercialiser, dans des "bouquets", sous forme numérique. D'ici peu, nous proposerons ainsi aux bibliothèques universitaires d'acquérir une licence permettant à tous leurs chercheurs et étudiants d'accéder à plusieurs dizaines de revues de sciences humaines - Le Courrier hebdomadaire du Crisp, Hérodote, Genèses, Les Cahiers critiques de thérapie familiale, etc. - en texte intégral. Exactement comme ils peuvent le faire pour de nombreux titres anglais et américains.

Le 15e : Ceci ne va-t-il pas à l'encontre de la revendication d'accès gratuit aux publications scientifiques?

M.M. : Pas vraiment. Cette revendication de l'accès libre a vu le jour dans le domaine des sciences "dures" et dans celui de la médecine où certains groupes de communication internationaux ont manifestement appliqué des tarifs déraisonnables, pénalisant les universités. Dans le domaine des sciences humaines, la situation est très différente et, le plus souvent, les maisons d'édition se comportent comme des entreprises responsables.

En outre, si on partage l'idée que le remplacement rapide du papier par l'électronique n'est pas souhaitable mais que la coexistence de ces deux supports l'est, on ne voit pas comment concilier maintien de l'édition papier d'une publication et accès gratuit à celle-ci sous forme électronique. Il n'empêche : internet modifie sans doute l'économie de la publication scientifique. C'est en tout cas le message que nous avons fait passer auprès des maisons d'édition qui sont nos partenaires. Ainsi, si certains articles seront effectivement réservés aux abonnés, aux étudiants ou aux chercheurs appartenant à une université ayant acquis une licence, d'autres, notamment les archives, pourront être proposés en accès libre. Par ailleurs, des conditions particulières seront prévues pour les universités des pays les plus pauvres.

Cairn, ce ne sera pas le tout-gratuit, mais un nouvel équilibre entre gratuit et payant. Une solution intermédiaire entre service public et économie de marché, comme le traduit d'ailleurs la nature de notre actionnariat, pour partie public et pour partie privé.

Le 15e : Cairn, un acronyme ?

M.M. : Non, plutôt une analogie. En fait, une triple analogie. Un cairn, c'est - tous ceux qui ont fait un peu de montagne le savent - un monticule de pierres faisant office de repère. Ce dont nous avons bien besoin sur le réseau. C'est un type de repère utilisé d'abord, historiquement, par des scientifiques, des explorateurs, avant d'être approprié par le grand public. Exactement, à notre sens, comme doivent l'être les sciences humaines qui ne trouvent leur réelle dimension que quand elles sortent du seul monde scientifique. Enfin, c'est un repère qu'on ne place pas pour soi mais pour les suivants. A nouveau, exactement comme la recherche et la publication scientifiques qui doivent d'abord être vues comme des pratiques collaboratives. Tout comme l'internet d'ailleurs…

 

Propos recueillis pas Jérôme Foguenne

 

Contacts : Marc Minon, tél. 04.366.31.49, courriel marc.minon@cairn.info