Danse avec les mots

La poésie par Karel Logist, prix Marcel Thiry 2005

 

J'arrive à la mer,
J'achète un poulet rôti,
Il me reconnaît,
Ca me coupe l'appétit.
J'arrive à la mer,
je vole un vélo,
je nourris un enfant,
je renverse la couronne d'Angleterre...

Adieu sonnets et alexandrins ! Aujourd'hui, les vers s'envolent librement et racontent sans fioriture la réalité de notre quotidien. La nature, la rosée du matin ou le cœur transi d'amour sont des thèmes bien éloignés des préoccupations des poètes actuels. Ce qui les intéresse, c'est la vie au XXIe siècle entre technologies, mondialisation et petits plaisirs anodins. C'est donc à un voyage imagé, librement inspiré de son vécu, que les poèmes de Karel Logist nous invitent. " J'écris des choses proches de la vie et du quotidien. Je tente d'éviter les envolées lyriques et j'ai horreur du vocabulaire ampoulé dit "poétique" ! "

Documentaliste et poète, cet amoureux des lettres est tombé dans les livres dès sa plus tendre enfance. Depuis, il voue une passion à la magie des mots. " La lecture a toujours été mon principal moteur d'écriture. Quand je lis un texte qui me plaît, je ressens le besoin d'entrer en dialogue avec lui. " Pour lui, " la poésie permet d'ouvrir une brèche où le lecteur peut se glisser. En lisant les mêmes vers, chacun devrait vivre une expérience différente. "

Depuis le XXe siècle, les règles strictes d'antan ont donc cédé la place à un style qui laisse les poètes libres de se plier ou non au carcan du classicisme. Mais, pour en arriver là, la poésie a évolué tout au long du siècle dernier. Les premiers novateurs furent les poètes unanimistes comme Jules Romains, qui voulaient faire oublier le poète et laisser parler l'âme des choses. Ensuite, le choc de 14-18 a vu éclore les mouvements dadaïste et surréaliste, animés par l'esprit de révolte qu'on leur connaît. Depuis la seconde guerre se côtoient un renouveau lyrique et un mouvement minimaliste. Les poètes représentatifs de ce dernier courant prônent un dépouillement absolu, s'expriment avec peu de mots, abolissent la métaphore et, se coupent du public.

Et de fait, aujourd'hui, la poésie francophone de Belgique se cantonne hélas à un cercle assez restreint d'initiés. Ceux qui l'écrivent sont généralement aussi ceux qui la lisent. Cependant, des lecteurs existent : Karel Logist a déjà publié un roman et six recueils de poésie, dont J'arrive à la mer pour lequel il vient de recevoir le prix Marcel Thiry. Ce prix, décerné par la ville de Liège et la bibliothèque Les Chiroux, récompense chaque année un écrivain de langue française. A côté de cette production personnelle, Karel Logist anime avec Serge Delaive et Carl Norac une revue de littérature, le Fram ("en avant", en norvégien). " C'est une sorte d'anthologie de la littérature qui s'écrit aujourd'hui et que nous aimons; elle recouvre différents domaines, du théâtre à la nouvelle, en passant bien sûr par la poésie. "

Mais les poètes du XXIe siècle ne se cantonnent pas à l'encre et au papier : pour eux, internet est aujourd'hui un lieu d'édition très prisé. Avec le réseau, plus besoin de chercher en vain des éditeurs qui daignent publier quelques vers. Néanmoins, " face à cette ouverture sur le monde, une question subsiste : internet n'est-il pas seulement l'illusion d'un public ? ", s'interroge le poète, qui déplore le silence dans lequel les médias laissent la poésie. " En Flandre, en Hollande, le public de la poésie existe, on trouve même des poèmes dans la presse, mais en francophonie, cela ne bouge pas beaucoup. "

Il souligne cependant une heureuse initiative en Communauté française : l'opération "Un écrivain à l'école" tente depuis plusieurs années de faire connaître la poésie contemporaine en permettant à une classe de travailler quelques heures durant avec un poète d'aujourd'hui. Un projet positif. Dommage qu'il soit unique…

 

Coraline Burre et Héloïse Winandy