Le "non" français : la faute à Chirac ?

L'Europe ne fait plus rêver


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Marc Jacquemain


Devant le non français au traité constitutionnel, les élites dirigeantes européennes semblent tentées de pratiquer pour leur compte ce qu'elles n'ont cessé de dénoncer chez les responsables politiques français : l'art de la "défausse". Car si l'on peut reprocher à la classe politique française - et à celle de bien d'autre pays - d'avoir trop facilement "fait porter le chapeau" à l'Europe pour des politiques impopulaires décidées à l'échelon national, ce serait une erreur d'imputer le refus du traité au seul règlement de compte franco-français.

Le "désamour" entre les classes populaires et l'Europe telle qu'elle s'élabore aujourd'hui n'est pas qu'une affaire française, loin s'en faut. Le Bénélux, "cœur du cœur" de la construction européenne, est aussi touché. Le "non" vient de l'emporter nettement en Hollande. Mais il y a plus : deux jours avant le référendum français, un sondage Ipsos* révélait qu'en Belgique le "oui" n'aurait été clairement majoritaire que chez les électeurs wallons, sans doute parce que notre région en restructuration économique perçoit bien le besoin qu'elle a de la solidarité européenne.

Et cependant, même dans notre région, il semble que l'adhésion au traité aurait été davantage de raison que de passion. Menant depuis 15 ans des enquêtes sur les affiliations identitaires des Wallons, le Cleo-ULg dispose de séries temporelles sur le sentiment européen. C'est un indicateur intéressant, car il est moins susceptible d'être affecté par des calculs purement nationaux que le vote lors d'un référendum. Or, précisément, depuis le début des années 90, le sentiment européen décroît continûment au sein de la population wallonne. Certes il a toujours été moins affirmé que le sentiment belge et le sentiment wallon, parce que moins concret, sans doute; mais l'essentiel du constat est qu'au fil des enquêtes l'écart ne cesse de se creuser. Il y a plus : alors qu'il y a 15 ans, l'appartenance à l'Europe paraissait plus valorisante que l'appartenance à la Wallonie ou à la Belgique, le rapport s'est aujourd'hui inversé : 45 % des Wallons se sentent "très fiers" d'être wallons (et 42 % se sentent très fiers d'être belges), mais 15 % seulement se disent très fiers d'être européens. Si, au début des années 90, le sentiment européen était plus marqué chez les plus jeunes, laissant augurer une génération européenne, c'est aujourd'hui parmi les jeunes (et parmi les actifs) qu'il est le plus en retrait, ce qui n'est pas rassurant pour l'avenir. En un mot comme en 100 : l'Europe a cessé de faire rêver.

Faute de données équivalentes en France ou ailleurs, on ne peut savoir ce qu'il en est. Mais à observer la campagne, on peut se demander si en baptisant "constitution" un traité complexe et controversé, les initiateurs du projet n'ont pas eux-mêmes réactivé la dimension symbolique forte qui fait de plus en plus défaut à la construction européenne. Parce qu'adopter une constitution, c'est dans notre imaginaire à tous, un geste fondateur, qui relève, pour conserver la métaphore, autant, sinon plus, de la passion que de la raison. Adopter une constitution, ce n'est pas seulement avaliser un nouveau traité, c'est poser la pierre d'angle d'une communauté. Sous cet éclairage, l'écart apparaît crûment entre l'horizon utopique du "modèle social européen"** et la réalité d'une construction institutionnelle certes indispensable, mais qui peine à se trouver une légitimité populaire, incapable qu'elle est de reprendre à son compte les fonctions de protection sociale que les Etats nationaux ont de plus en plus de peine à assumer.

En d'autres termes, c'est peut-être paradoxalement parce que cette dimension fondatrice, elle, fait rêver, que l'Europe telle qu'elle se fait est soudainement apparue à une partie du corps électoral français comme dramatiquement en-dessous de ses ambitions.

Les pragmatiques diront sans doute que le terme "constitution" était une maladresse à éviter. On aurait ainsi sauvé un texte qui, à tout prendre, constitue un progrès aux regards des intérêts de ceux-là même qui l'ont rejeté. Les volontaristes penseront plutôt que, en utilisant ce terme, les initiateurs du traité ont - à leur corps défendant - réintroduit du politique dans un univers dominé par une rationalité fondamentalement technique et qu'à terme, cela ne pourra que redonner du sens au projet européen. Après tout, les grands desseins aboutissent rarement sans des moments de dramatisation.

Marc Jacquemain
chef de travaux à l'Institut des sciences humaines et
sociales

 

* Publié dans la Libre Belgique du 26 mai.
** Dont l'ex-commissaire Bolkenstein dit " qu'il ne comprend pas bien l'expression ".