3 questions à Jean-Marie Cremer

Lauréat 2005 du Prix international du mérite dans la construction civile


Photo : Tilt-ULg
Administrateur délégué la "Société Greisch coordination et études", Jean-Marie Cremer est chargé de cours à l'ULg.

 

Le 15e jour du mois : Chargé de cours à temps partiel en faculté des Sciences appliquées, vous êtes d'abord administrateur du bureau d'études Greisch, situé au Parc scientifique du Sart-Tilman…

Jean-Marie Cremer : J'ai succédé à René Greisch à la tête du bureau lors de sa disparition en 2000, même si j'en étais déjà administrateur-délégué depuis 10 ans. Stricto sensu, le bureau de René Greisch a pris naissance en 1959 puis est devenu, en 1985, le "Bureau d'études Greisch s.a." (BEG), avec Raymond Louis et moi-même comme actionnaires, aux côtés de René Greisch. Nos activités s'inscrivaient bien sûr dans l'ingénierie de la stabilité des structures (constructions de ponts, de bâtiments, etc.), mais nous nous sommes ensuite diversifiés dans l'architecture et le génie civil (tunnels, routes, pistes d'aéroport, etc.). L'équipe s'est renforcée en 2000 avec l'arrivée de deux brillants ingénieurs, Vincent de Ville de Goyet et Clément Counasse et, ensemble, nous avons fondé en 2003 la "Société Greisch coordination et études" (GCE) qui chapeaute maintenant les activités des deux sociétés.

En 2004, avec quatre architectes du bureau, nous avons enfin créé "Canevas", particulièrement dédié à l'architecture. Aujourd'hui, l'équipe au complet compte 105 personnes dont 35 ingénieurs, une dizaine d'architectes, cinq informaticiens et plus d'une cinquantaine de techniciens, dessinateurs et secrétaires. Sans compter les étudiants qui viennent chaque année effectuer des stages ou des travaux de fin d'études.
Notre équipe est structurée en 10 cellules qui recouvrent des thématiques précises comme le conseil en bâtiments (stabilité et techniques spéciales), la construction d'ouvrages d'art, le génie civil, la restauration des bâtiments, la charpente métallique, etc. A titre d'exemples, parmi nos réalisations récentes, je citerai le Pont de Liège, la nouvelle aérogare de Bierset et, bien sûr, l'installation du Pont de Millau en France. Par ailleurs, nous sommes à présent associés au chantier de la gare de Liège et l'élaboration de la nouvelle écluse de Lanaye nous a été confiée.

Le 15e jour : Quelle est la spécificité de votre bureau d'études ?

J.-M.C. : René Greisch était - chose assez rare - à la fois ingénieur et architecte. Toute sa vie, il a voulu allier la rigueur technique de l'ingénieur et le savoir-faire esthétique de l'architecte. J'adhère pleinement à cette vision de notre métier et c'est la raison pour laquelle j'ai voulu conserver une équipe d'architectes parfaitement intégrée au sein du bureau. Notre société est ainsi l'une des seules où les spécialistes des deux domaines travaillent vraiment ensemble. Etonnant mais vrai ! Chez nous, toutes les constructions doivent associer technique et esthétique. Lorsque nous établissons un projet (un pont, un bâtiment, une écluse, etc.), nous avons toujours le souci d'aménager aussi les abords, parfois avec le concours d'artistes et d'architectes paysagers. Voyez l'aménagement des quais du Pont de Liège ou les sculptures à Angleur. L'esthétique d'un ouvrage est une préoccupation constante dans l'équipe, dès la conception des plans. Ce qui nous amène à rechercher perpétuellement de nouvelles structures, de nouveaux matériaux, voire de nouvelles méthodes de travail pour améliorer la qualité de l'ouvrage et faire évoluer le monde de la construction. Et je dois dire à cet égard que notre collaboration avec le département de mécaniques des matériaux et structures de l'ULg est évidemment précieuse.

Aujourd'hui particulièrement, dans la mesure où les possibilités de construction sont multiples et donc de plus en plus complexes, l'association des deux regards est indispensable. Car si l'architecte est, en principe, le seul capable de concilier les impératifs d'urbanisme, de fonctionnalité et d'esthétique aux conditions d'utilisation des locaux, il est moins compétent pour les problèmes techniques de plus en plus étendus posés par une construction. Là intervient l'ingénieur. Quelques hommes, hors du commun, possèdent parfois le savoir des deux rôles. A la fois architectes et ingénieurs, ils fondent leur conception sur des principes structurels établis. Mais ce n'est pas fréquent. Or je pense - et René Greisch avant moi - que le défi de demain pour les architectes sera certainement de résister aux multiples possibilités techniques à leur portée. Les structures modernes doivent toujours satisfaire à certaines exigences fondamentales d'équilibre, de fonctionnalité et de résistance. Je crains, hélas, que la liberté créatrice affranchie des contraintes techniques conduise souvent à l'injustifiable, parfois à l'accident (aéroport de Paris).

Le 15e jour : Cette philosophie explique-t-elle que le Prix international du mérite dans la construction civile - extrêmement prestigieux dans votre domaine - vous soit décerné cette année ?

J.-M.C. : Je pense que ce prix récompense l'ensemble d'une carrière. Souvent, il est attribué à des professeurs d'université ou à des membres d'institutions prestigieuses. Le mien - que je recevrai en septembre prochain à Lisbonne - couronne probablement l'ensemble des travaux du bureau Greisch et notamment les innovations conçues en son sein depuis plusieurs années. Car nous détenons quelques records mondiaux : celui du pont de Ben-Ahin (construction par rotation), celui du pont du canal de Houdeng (construction par poussage d'une structure qui pèse 65 000 tonnes) et celui du pont de Millau (construction par lançage). Bien sûr, rejoindre au "panthéon des ingénieurs" Michel Virlogeux (concepteur des ponts de Normandie et de Millau) ou le
Pr Bruno Thürlimann (université de Zürich) est évidemment très flatteur. Je suis particulièrement heureux que ce prix conforte l'aura internationale du bureau Greisch. Je pense aussi que cela rejaillira positivement sur l'université de Liège à laquelle j'ai la chance d'appartenir.

 

Propos recueillis par Patricia Janssens

Photos: ULg