Femme, écrivain, philosophe

Françoise Collin revient en Belgique pour une chaire Francqui




C'est à la philosophe Françoise Collin que la chaire Francqui au titre belge 2004-2005 a été attribuée. Notre Université s'honore ainsi de la présence de cette femme, philosophe exigeante et féministe active qui, entre Bruxelles où elle a longtemps enseigné et Paris où elle s'est fixée en 1980, a tracé le chemin d'une réflexion rare, difficile à mener mais nécessaire, qui interroge ensemble le politique, l'écriture et la question du genre.

Féministe

Françoise Collin est féministe, certes, et c'est à la demande des Prs Danielle Bajomée, Juliette Dor et de Geneviève Van Cauwenbergue du FER ULg que cette chaire Francqui lui a été attribuée. A l'occasion d'un voyage aux Etats-Unis au début des années 70, elle se sent requise par la politique puis par la théorie féministes, et fonde en 1973 Les Cahiers du Grif, première revue féministe de langue française, dans une société où la pensée, et tout particulièrement la réflexion philosophique universitaire, est un univers parfaitement "homosexué", où la parole de la femme n'est en définitive acceptable que pour autant qu'elle soit marginale et reconnue comme telle.

Parallèlement à son activité littéraire et philosophique, Françoise Collin s'engage alors dans l'élucidation de ce dispositif de contraintes et d'exclusions qui détermine la place des femmes et le statut de leur parole, comme il a déterminé à l'époque sa propre exclusion de l'Université. Grâce au féminisme, elle aura pu, comme elle le dit elle-même, " mettre un nom sur une injustice sociale profonde, qui laminait insidieusement ma vie et celle des autres femmes ".

Car deux ans plus tôt, elle avait en effet publié sur le philosophe Maurice Blanchot un ouvrage majeur qui, aujourd'hui encore, est l'un des meilleurs que l'on ait consacrés à cet auteur (Maurice Blanchot et la question de l'écriture). Et si sa parole de femme philosophe était dès lors reconnue, celle d'une philosophe féministe était en revanche toujours inaudible. Cette forme d'incompatibilité sourde aura littéralement partagé sa vie; elle aura également nourri sa réflexion.

Ecriture et politique du fragmentaire

En intitulant cette série de leçons Ecriture et politique du fragmentaire, Françoise Collin a décidé de revenir sur une question extraordinairement féconde qui lui est inspirée par les textes de Maurice Blanchot et d'Hannah Arendt : celle du rapport entre écriture et politique. La réflexion d'Arendt sur le totalitarisme l'a menée en effet à distinguer entre une politique fondée sur un modèle, sur une représentation achevée, et une action politique sans représentation de sa fin. Seule cette dernière, que Françoise Collin nomme "praxis", permet de maintenir la différence par delà l'unification, et de maintenir ainsi le totalitarisme à distance. En politique, disait Arendt, il y a beaucoup de commencements mais pas de fins. Cette action sans modèle achevé suppose le recours à l'imagination, le progrès par fragments, et finalement la liberté. C'est aussi le fait de l'écriture. Rapprocher ainsi l'écriture du politique permet donc de penser une action politique qui respecte l'altérité sans pour autant la substantifier, c'est-à-dire l'assigner à une place définitive, mais qui au contraire la conserve dans la pluralité du dialogue. Selon Arendt, le rapport des sexes est la première forme de cette pluralité. Revoici la question du genre.

Toutes ces thématiques frappent par leur actualité, voire l'urgence de leur questionnement, alors que les questions "comment vivre ensemble?" et "qu'est-ce qu'une communauté ?" posent problème à la plupart des sociétés occidentales. L'originalité et la rigueur de la pensée de Françoise Collin sont à cet égard un magnifique présent.

 

Christine Servais

Photo: ULg - Tilt Houet

Les leçons auront lieu tous les jeudis d'octobre, à 17h, à la salle Lumière, place du 20-Août 7 (2e étage), 4000 Liège. Informations sur le site www.ulg.ac.be/ferulg/