3 questions à Jean-Michel Foidart

Lauréat du prix scientifique Joseph Maisin, prix quinquennal du FNRS


Photo : Tilt-ULg

Professeur ordinaire en gynécologie et obstétrique, directeur du laboratoire de biologie des tumeurs et du développement, Jean-Michel Foidart est aussi responsable du département de gynécologie dans les hôpitaux du CHU et président du conseil scientifique de la spin-off Mithra.

Le 15e jour du mois : Le prix Joseph Maisin confirme la reconnaissance internationale et couronne la carrière de chercheurs de la Communauté française dans les sciences biomédicales fondamentales et cliniques. Est-ce là une bonne définition de vos activités ?

Jean-Michel Foidart : C'est une définition incomplète car elle néglige le volet enseignement... Mais il est vrai que deux tiers de mon temps se passent dans mon laboratoire de recherches ou dans les services de gynécologie-obstétrique de la Citadelle ou encore, dans une moindre mesure, dans les autres services du département CHU Sart-Tilman, de Notre-Dame des Bruyères et du Bois de l'Abbaye à Seraing. Recherches fondamentales et cliniques s'interpénètrent, et j'ai toujours voulu concilier ces deux approches parce qu'elles se complètent mutuellement : la recherche fondamentale nourrit notre pratique gynécologique, obstétricale ou oncologique (étude des tumeurs) et, vice versa, notre pratique clinique oriente nos recherches.

Pour prendre un exemple, l'étude de la femme enceinte est riche d'enseignements. Durant toute sa grossesse, en effet, la mère abrite en elle un corps étranger. Or son système immunitaire, tout en tolérant la présence du fœtus (lequel possède pourtant des gènes du père) reste compétent pour elle-même. En outre, on observe que le bébé remodèle par son unique présence toute la vascularisation utérine de la maman. C'est un modèle extrêmement intéressant pour l'étude de l'angiogénèse, le mécanisme responsable de la formation de nouveaux vaisseaux sanguins. Si ce processus est essentiel pendant toute la croissance (les vaisseaux sanguins assurent le transport du sang qui apporte les éléments nutritifs et élimine les déchets du métabolisme des cellules), à l'âge adulte, la formation de nouveaux vaisseaux sanguins s'arrête, sauf lorsqu'il faut réparer des tissus endommagés. Malheureusement, les cellules cancéreuses ont développé la capacité de ré-enclencher une angiogenèse à leur profit : de nouveaux vaisseaux irriguent la tumeur pour lui permettre de se développer et constituent de surcroît un vecteur essentiel pour la propagation des cellules cancéreuses. A l'heure actuelle, notre recherche s'oriente vers des inhibiteurs de l'angiogenèse, lesquels, en bloquant spécifiquement la croissance des vaisseaux sanguins, auraient pour effet de contenir le développement tumoral.

Une autre piste investiguée dans mon laboratoire est le rôle clef des interactions entre les cellules cancéreuses et les cellules normales de l'hôte. On s'est aperçu que les premières utilisent à leur profit les secondes, ce qui explique notamment la vitesse de propagation du cancer dans certains cas. Ces données ont permis le développement de stratégies thérapeutiques nouvelles basées non plus contre les cellules malades, mais axées sur la consolidation des cellules saines, lesquelles doivent résister aux sollicitations des cellules tumorales et rester stables.

Le 15e jour: Quelles sont les avancées notables dans votre discipline ?

J.-M.F. : Les progrès sont patents dans tous les domaines. La fécondation in vitro est mieux maîtrisée : nous en réalisons près de 600 par an à l'hôpital de la Citadelle. La pilule contraceptive est mieux tolérée : la pilule "Yasmine", qui diminue considérablement les effets secondaires déplaisants causés par les hormones, a été évaluée et optimalisée en tout premier lieu dans notre service. L'obstétrique a fait de réels progrès, tant pour les péridurales que pour les césariennes. C'est tellement vrai que nous avons maintenant des demandes de futures mamans qui souhaitent d'emblée accoucher sous césarienne ! Une requête que je refuse pour ma part, car il faut toujours penser aux risques de complications ultérieures. Par ailleurs, la recherche a mis au point un vaccin contre le cancer du col de l'utérus. Un projet mené avec les universités belges est en cours à ce sujet et je me réjouis que le CHU de Liège fasse partie du réseau, d'autant que l'objectif scientifique se double ici d'une visée sociale. La fréquence des cancers de l'utérus est en effet plus élevée dans les milieux défavorisés. Or, à mon sens, l'Université a aussi pour mission d'aller à la rencontre de cette population, à la Citadelle, à Chênée, à Seraing. Le diagnostic des cancers s'améliore également; il est plus précoce et plus affûté, mais je constate avec inquiétude que le nombre de patientes ne cesse d'augmenter. De très jeunes femmes, même enceintes, sont atteintes, ce qui était chose rare il y a 20 ans.

Le 15e jour : 40 chercheurs dans votre laboratoire, 35 gynécologues dans les services hospitaliers... et vous enseignez toujours ?

J.-M.F. : Heureusement ! L'enseignement est un vrai plaisir. Partager son savoir, son expérience, sensibiliser les futurs médecins au respect des malades, à l'écoute des patientes est certainement l'aspect de notre métier le plus enrichissant. Hors du laboratoire, nous menons un travail fait de chair et de sang, ce qui procure d'immenses bonheurs, mais aussi des moments d'intense émotion. Les futurs gynécologues, tôt ou tard, seront confrontés à la douleur et à la mort. Ils doivent y être préparés : c'est un apprentissage qui m'incombe en partie et que je distille tout au long des cours de première, troisième et quatrième doctorats jusqu'à la spécialisation.

 

Propos recueillis par Patricia Janssens

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