Les fonds de grenier d'un philosophe

Maurice Blondel, une énigme photographique

Jusqu'au 27 novembre, le Musée de la photographie de Charleroi accueille une exposition consacrée à Maurice Blondel, jusqu'ici plutôt connu comme philosophe. Décédé en 1949, il laissa derrière lui une œuvre impressionnante mais, grâce à l'un de ses petits-fils, ce sont ses talents de photographe qui sont aujourd'hui rendus publics. Ce dernier a déniché sous la poussière du grenier familial l'album photo entrepris par son grand-père, ainsi que de nombreux négatifs.

Photos: ayants-droit Maurice Blondel

En exposant aujourd'hui cet héritage, composé de portraits et de paysages, le Musée de la photographie rend compte de la position toute particulière qu'occupe Blondel dans ce champ artistique; le philosophe rompt en effet avec les conventions de la photographie domestique et fait preuve d'une totale indépendance face au courant dominant de l'époque qu'est le pictorialisme. Du portrait nostalgique d'une mère entourée de ses enfants à un paysage impressionniste en passant par une scène de vie aux teintes contrastées, le photographe Maurice Blondel ne s'inscrit dans aucun genre spécifique. Son œuvre oscille entre l'art et le documentaire, ce qui confère une vision résolument moderne à ces images que le "philosophe d'Aix" destinait à la sphère privée. Ne cherchant pas à faire de l'art ou ne s'en rendant pas compte, il jouissait ainsi sans le savoir d'une liberté qui est peut-être la clef de son œuvre.

Le traitement photographique de Blondel présente par ailleurs un certain nombre de points communs avec sa philosophie. La photographie, en tant qu'acte de réorganisation du monde, illustre par exemple parfaitement ses concepts d'action et d'exode de l'individu, cet " être qui en voyant fait naître ce qu'il voit ". Une évidente poésie côtoie le caractère formel tout à fait rigoureux du traitement de l'image, coexistence présente également dans une œuvre philosophique à la fois austère et littéraire.

En outre, la philosophie de la personne et de l'universel développée dans L'Action, son œuvre majeure publiée en 1893, apparaît en filigrane dans la photographie de Blondel. Il capte avec beaucoup de justesse cette part d'humanité universelle chez l'Homme et ce, en outrepassant les clivages sociaux. Ainsi, le photographe parvient à émouvoir l'observateur par l'incontestable tendresse qui baigne bon nombre des clichés. N'est-il pas étonnant dès lors de constater qu'en aucun de ses écrits Maurice Blondel ne fera écho de sa passion pour cette activité ? La réponse réside en partie dans le statut de la photographie qui à l'époque n'avait pas réellement acquis ses lettres de noblesse.

C'est Carl Havelange, maître de recherches FNRS à la faculté de Philosophie et Lettres, qui, en travaillant sur ce corpus de photographies récemment exhumées, a éclairé ces correspondances entre l'image et la pensée. Persuadé de leur apport historique et séduit par les particularités techniques de cette œuvre à la croisée des genres, il réunit le travail qu'il leur a consacré dans un ouvrage intitulé Une énigme photographique, catalogue de l'exposition. L'objectif poursuivi n'était pas d'établir la biographie de Maurice Blondel mais plutôt de jeter les bases historiques et philosophiques donnant accès à son entreprise photographique, et de rendre ainsi hommage à ce philosophe et photographe aguerri. Les clichés exposés au Musée de Charleroi constituent, selon C. Havelange, une découverte importante : " Maurice Blondel, assure-t-il, mérite une place dans l'histoire de la photographie. " Aux amateurs et curieux qui visiteront l'expo et rencontreront ce parcours si particulier d'en juger à leur tour.

 

Bastien Braconnier et François Hurdebise

Photo: ayants-droit Maurice Blondel

Contacts :

Musée de la photographie de Charleroi, avenue Paul Pastur 11, 6032 Charleroi/Mont-sur-Marchienne, tél. 071.43.58.10, courriel mpc.info@museephoto.be