Le cas de la Turquie

Sa candidature à l'Union européenne est polémique

Le plus étonnant dans les diverses réactions entendues ces derniers mois suite à la décision du Conseil européen en décembre 2004 d'entamer avec la Turquie les négociations d'adhésion à l'Union européenne (UE) - décision confirmée par le conseil des Ministres de début octobre 2005 - fut d'entendre de façon régulière qu'elle conduirait inexorablement, à plus ou moins brève échéance, à l'entrée de la Turquie au sein de l'UE. Il est vrai que l'expérience du passé vient à l'appui de cette affirmation : aucun Etat candidat n'a vu son adhésion refusée après l'ouverture des négociations. Il n'est toutefois pas inutile de rappeler que la démarche n'est qu'une étape d'un processus long et complexe, initié formellement en 1987. Processus qui n'aboutira à l'adhésion de la Turquie que lorsque les dirigeants de tous les Etats membres auront décidé qu'elle remplit toutes les conditions pour ce faire. Ce qui, dans le meilleur des cas, ne sera une réalité que dans une, voire deux décennies.

Mais de quelles conditions parle-t-on ? Formellement, pour pouvoir devenir membre de l'Union européenne, un Etat doit satisfaire aux trois critères adoptés par le Conseil européen de Copenhague en juin 1993. Le premier, de caractère politique, vise à s'assurer que le candidat dispose d'institutions stables garantissant la démocratie, la primauté du droit, les droits de l'homme, le respect des minorités et leur protection. Le deuxième, de caractère économique, vise à s'assurer de l'existence d'une économie de marché viable ainsi que de la capacité de faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché à l'intérieur de l'UE. Le troisième concerne la reprise de l'acquis communautaire, à savoir la capacité d'un Etat candidat de souscrire aux objectifs de l'Union politique, économique et monétaire ou, plus simplement, sa capacité d'absorber et de digérer les milliers de pages du droit communautaire.

Mais pourquoi l'adhésion de la Turquie est-elle un sujet aussi polémique alors qu'il ne s'agit pour l'instant que de négociations préliminaires et non de la décision d'adhésion elle-même ? Il faut vraisemblablement chercher du côté des relations particulières de ce couple construit sur le modèle du "je t'aime moi non plus".

Un des éléments est évidemment la question chypriote, habilement communautarisée par la Grèce en 1999. En effet, si Athènes a bien voulu lever son veto à l'octroi du statut d'Etat candidat à la Turquie, ce fut en échange de la reconnaissance d'un même statut pour Chypre. Avec l'entrée de l'île (plus exactement de la moitié sud de l'île) au sein de l'Union bien avant la Turquie (2004), la question chypriote a troqué son statut de "différend gréco-turc" pour celui de "différend européen", car la non-reconnaissance par la Turquie d'un Etat membre de l'UE est inacceptable pour ses membres et en particulier pour Chypre.

Un autre élément est l'éternelle question de la définition géographique de l'Union ou plutôt de la détermination de son pourtour. Cette question n'avait pu être tranchée, malgré de nombreux débats, par le projet de Constitution qui avait finalement contourné la difficulté en considérant que tout Etat européen qui respecte les valeurs de l'Union et s'engage à les promouvoir pouvait potentiellement adhérer à l'Union.

Reste, finalement, l'élément le plus sensible lié aux aspects culturels et religieux : la crainte pour certains de voir poindre, avec l'arrivée de la Turquie, une tentative d'islamisation larvée de l'Union européenne. Sans insister plus que de raison sur les valeurs fondamentales de pluralisme et de tolérance culturelle et religieuse qui devraient empêcher toute dérive intégriste d'un Etat membre, il convient d'admettre que l'on touche ici à un phénomène qui relève plus du ressenti que de la réalité et qui s'apparente dans un autre registre à la crainte du "plombier polonais" soulevée lors de l'entrée de la Pologne en mai 2004. Et je pense pour ma part qu'il ne faut pas minimiser l'importance de cette inquiétude sous peine de voir les populations de certains Etats rejeter par référendum l'adhésion de la Turquie.

Il appartient aux gouvernements des pays membres d'informer adéquatement et dès à présent leurs populations sur le processus de négociation d'adhésion de la Turquie, en particulier sur les normes et conditions sévères qui lui sont imposées, notamment en termes d'égalité homme-femme, de protection des minorités et des libertés civiles et religieuses. Seul un Etat turc qui respecte les valeurs et principes de l'UE pourra y être admis. Je reste convaincu que nous aurions bien plus à perdre qu'à gagner d'une Turquie qui resterait à la marge et qui pourrait alors être tentée par les démons de la radicalisation.

 

Quentin Michel
Chargé de cours adjoint, département de sciences politiques

Photo: ULg - Tilt Houet