Inspiration

II y eut, d'illustre mémoire, le Front de libération des nains de jardin. Il y eut aussi, plus éloigné dans le temps, le Front de libération des arbres fruitiers créé par Julos Beaucarne, chanteur baba-cool de tendance champêtre. Et voilà que des militants d'un nouveau genre, armés jusqu'à nouvel ordre de bonnes intentions et de bombes pacifiques, se mettent depuis peu à vouloir libérer nos villes des publicités qui les encombrent. Quand ce n'est pas des 4x4 qui les encombrent aussi, d'une manière plus polluante à vrai dire...

Le détournement de messages publicitaires n'est certes pas une nouveauté. Il eut son heure de gloire en Mai 68 et un peu auparavant lorsque le mouvement situationniste, sous l'inspiration d'un Guy Debord notamment, s'en prenait avec une rare virulence ludique à la "société du spectacle", celle où "le soleil (...) ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne". Aujourd'hui, une partie de la jeune génération semble avoir repris ce flambeau, l'utopie révolutionnaire en moins, mais avec la ferme intention de faire barrage à la vague envahissante de pubs dans le paysage urbain.

Faut-il s'en plaindre ou faut-il en rire ? Ces guérilleros de l'ombre, experts en jets d'encre sur les affiches, sont-ils des talibans en herbe ou de gais lurons en mal de canulars ? Voire ni l'un ni l'autre ? L'avenir nous le dira vraisemblablement. En attendant, laissons-leur le bénéfice du doute. Car on ne peut à la fois reprocher à la jeunesse son manque d'engagement citoyen et l'expression de son refus d'un monde dont le dernier credo serait celui de la suprématie du seul marché. Besoin de sens pas mort, de toute évidence chez elle.

On aurait tort, en n'y voyant que des actes de vandalisme ou des atteintes à la propriété, de traiter par le mépris ces manifestations publiphobes. Il y a des rébellions qui sont annonciatrices d'évolutions prometteuses. Ce fut le cas du dadaïsme par exemple, lequel fait en ce moment l'objet d'une exposition au centre Pompidou à Paris et qui est né, lui aussi, d'une protestation. Contre le langage, déjà, celui-là même qui avait permis le bourrage de crânes et conduit les peuples à la grande boucherie de la Première Guerre mondiale. Les slogans publicitaires n'ont bien sûr pas l'intention de mener les hommes au carnage. Mais, mis au service de l'euphorie consumériste, rien ne prouve qu'ils ne participent pas à un lavage de cerveaux, laissant les individus dans un déplorable état d'aliénation. Ah ! " ces désirs qu'on nous inflige et qui nous affligent " (Alain Souchon).

 

La rédaction