Les ingénieurs lèvent l'ancre

A l'heure des dernières caisses, retour sur un site d'exception

C'est en décembre 2005 que les dernières salles de cours du Val-Benoît fermeront leurs portes. Resteront les souvenirs et les bâtiments. Le site sera peu à peu racheté, rénové, et une nouvelle vie commencera là-bas, tout comme au Sart-Tilman, où les anciens trouveront doucement leur place.

Pour les fêtes de Noël, c'est donc un cadeau peu commun qui attend les étudiants ingénieurs-architectes, derniers des Mohicans, dans ces bâtiments autrefois d'avant-garde : le déménagement au B52 est prévu en janvier. Certains le regrettent : " Le Val-Benoît, nous nous l'étions appropriés. En plus, nous bénéficions d'un espace remarquable pour travailler. On aurait préféré rester ici. " Le départ, annoncé, était inévitable car l'ULg a choisi de longue date de rassembler les Facultés au Sart-Tilman (voir ci-après). Depuis 1997, les services de la faculté des Sciences appliquées ont ainsi progressivement quitté les bords de Meuse pour rejoindre les hauteurs boisées de Liège. Certes, il faudra s'habituer à vivre dans des locaux moins spacieux... mais mieux éclairés et mieux chauffés !

Reconversion

Peu à peu déserté au rythme des "montées" successives des départements vers les collines du Sart-Tilman fin des années 90, le site a déjà entamé sa reconversion. L'ancienne tour de Mathématiques abrite le Forem depuis 2000. Et le Conservatoire royal de Liège vient d'y installer sa section "Domaine du théâtre et des arts de la parole".

Que va-t-il advenir de l'ensemble ? La question est sur toutes les lèvres. Si le ministère des Finances et la RTBf ont manifesté un intérêt à l'égard du Val-Benoît, rien n'est par contre confirmé à ce jour. " Les entreprises seront certainement attirées par ces bâtiments exceptionnellement situés, estime Christian Evens, directeur de l'administration des ressources immobilières à l'ULg. Le Val-Benoît se trouve en effet juste à côté du tunnel de Cointe, qui assure la liaison de l'E40 à l'E25, à quelques minutes de la gare des Guillemins (future gare TGV) et à proximité de l'aéroport de Bierset. Il longe les quais de la Meuse, à l'entrée de la ville de Liège. Il est clair que les entreprises qui s'y implanteront bénéficieront d'une visibilité et d'une accessibilité commerciale extrêmement appréciables. "

C'est bien l'avis du service d'études en géographie économique fondamentale et appliquée (Ségéfa) qui vient d'élaborer pour la Cité ardente une carte stratégique de développement économique. Croisant les terrains libres situés à proximité des axes routiers, ferroviaires et fluviaux et les secteurs d'activités porteurs de croissance et d'emplois, l'étude a répertorié - sur 260 hectares - 40 sites potentiels de développement économique. L'emplacement du Val-Benoît est évidemment mis en exergue par les géographes. " La ville et l'Université ont une belle carte à jouer en élaborant un projet mêlant recherche et installation d'une pépinière d'entreprises dans les secteurs de pointe ", note Guénaël Devillet, directeur adjoint du Ségéfa.

L'étude avance quelques pistes d'avenir parmi lesquelles la création de liaisons avec les installations du Sart-Tilman dans les secteurs de l'information et de la communication, de la biotechnologie, du spatial et de l'aéronautique. L'idée n'est pas de transférer les activités mais de disposer d'un site relais plus urbain, lequel pourrait aussi être en partie spécialisé dans un secteur ou un pôle.

Une ambiance

Le Val-Benoît restera néanmoins dans l'esprit des anciens pour son ambiance exceptionnelle. A l'époque, la vie estudiantine était organisée autour de La Mason, la cafétéria des ingénieurs placée à l'intersection de tous les bâtiments. Plus qu'un simple restaurant ou snack, elle était le lieu de rencontre par excellence pendant les rares temps libres de la journée, car les cours avaient lieu entre 8 et 18h mais avec deux heures sur le temps de midi. " Chacun s'y sentait à l'aise, témoigne le Pr Jacques Rondal, notamment grâce à la présence des "patronnes", qui tenaient boutique et que les étudiants de toutes les générations considéraient comme leur mère ou leur grand-mère ! L'ambiance était vraiment conviviale : étudiants et professeurs y faisaient connaissance et discutaient. "

Le Val-Benoît était sans doute devenu aussi le repaire d'une Faculté qui cultive, plus que les autres peut-être, l'esprit de corps. " Il y avait une totale identification entre le lieu et les études, poursuit Jacques Rondal. Aujourd'hui, tous les cours sont éparpillés sur l'ensemble du campus et le sentiment d'appartenance à un groupe n'est plus aussi fort. " Si ce lieu marque la fin d'une époque, " il n'y a aucun regret à avoir, poursuit le professeur. La faculté des Sciences appliquées se construit maintenant au Sart-Tilman ". Et les tiroirs sont pleins de projets.

L'heure n'est donc pas à la nostalgie. Mais plusieurs voix s'élèvent pour espérer que l'âme du site, témoignage précieux de l'architecture des années 30, soit préservé.

 

Page réalisée par Marie Noël, Raphaëlle Gilles, Emilie Nahon et Gaëlle Gozzi

Photos: Françoise Denoël


Le Val-Benoît entre 1937 et 2005

C'est en juillet 1924 que la ville de Liège marqua son accord pour l'acquisition du terrain du Val-Benoît dans le but d'y construire la faculté Technique, actuelle faculté des Sciences appliquées. Le terrain - propriété des familles Hauzeur et Lamarche-Roman - s'étend sur plus de 10 hectares et comprend une ancienne abbaye. En 1927, l'administrateur inspecteur Marcel Dehalu donne le coup d'envoi de la construction de cinq ensembles : un Institut de chimie appliquée et de métallurgie, un Institut de sciences minérales, un laboratoire de thermodynamique contigu à une centrale de chauffage, un Institut de mécanique et un Institut de génie civil. Le chantier commencé en 1930 s'achève en 1937.

Dans les années 50, le recteur Marcel Dubuisson cherche à donner un "esprit de corps" à la communauté universitaire liégeoise, jusque-là contrariée par l'éclatement des bâtiments au centre-ville. L'idée de s'installer au Sart-Tilman prend alors forme. Les premiers terrains sont acquis en 1958 et les travaux commencent dans les années 60. Peu à peu, les différents Instituts s'installent dans les bois. En 1991, l'ULg reçoit la pleine propriété de ses biens immobiliers, argument qui influencera sans doute la décision du transfert des laboratoires des Sciences appliquées : décembre 2005 clôture le processus.

 

 

L'architecture du Val-Benoît

D'un point de vue architectural, les bâtiments du Val-Benoît sont remarquables. Ils traduisent la volonté manifeste dans les années 30 de construire des bâtiments alliant exigences fonctionnelles et style architectural tout en évitant une surcharge stylistique. Tandis que la précédente vague de constructions - fin XIXe siècle - fut marquée par un certain monumentalisme (voir l'édifice du quai Van Beneden), celle du Val-Benoît s'inscrit résolument dans le modernisme.

Plusieurs architectes y ont laissé leur empreinte. Dessiné par Albert Puters, l'Institut de chimie s'inscrit dans la filiation de l'architecte hollandais Hendrick Berlage dont il a adopté les lignes pures et l'horizontalité des formes. L'Institut de génie civil de Joseph Moutschen, sur le quai Banning, se rattache davantage au Bauhaus de Gropius, avec une prédilection pour le béton et la pierre, et sa façon de magnifier l'espace, les lignes et les courbes, les baies vitrées. Pour la centrale thermique, Albert Duesberg s'est manifestement inspiré des œuvres du Corbusier. Ferdinand Campus bâtit l'Institut de mécanique un peu plus tard. " Ces nouvelles constructions dotent la ville de Liège d'un ensemble de bâtiments qui sont les plus représentatifs du courant moderniste des années 30 ", souligne Pierre Frankignoulle, qui a consacré un chapitre de sa thèse sur le sujet.

"Chacun chez soi"

Françoise Denoël exposera une cinquantaine de photographies (inédites !) d'enseignants de la faculté des Sciences appliquées dans les anciens bureaux du Val-Benoît.

Du 14 au 22 décembre au forum de l'espace Ingénieurs, Institut de mécanique et de génie civil (bât. B52, niveau 0), au Sart-Tilman.