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Une des règles d’or de la discipline historique est de se préserver de tout anachronisme. Même si elle est de plus en plus tirée à hue et à dia au gré des revendications mémorielles et des instrumentalisations politiques diverses, phénomène très prégnant depuis un certain temps, il ne peut être question pour elle de lire le passé avec les lunettes du présent. Dans son ouvrage Arts préhistoriques. L’articulation du langage, le préhistorien Marcel Otte, de l’ULg, ne tombe à aucun moment dans ce piège.
Harmonie plastique
Nomade impénitent toujours à l’affût de nouvelles découvertes, le disciple liégeois de grands maîtres comme André Leroi-Gourhan et Claude Lévi-Strauss, n’a cessé de s’intéresser aux derniers équivalents “paléolithiques” de notre époque – Aborigènes d’Australie, Indiens du Brésil, Inuits du Grand Nord –, peuples dont tout laisse à penser qu’ils seront à terme les victimes de l’appétit carnassier de nos sociétés industrielles. Et cette fréquentation attentive lui a permis de mieux observer et comprendre les expressions artistiques des anciens prédateurs de la nature ayant vécu durant des dizaines de milliers d’années dans un espace s’étendant de l’Atlantique à l’Oural. « Cet art nous paraît naturellement “beau” […], reconnaît-il. Même dans l’ignorance des mythes qui l’ont fait naître, il possède un charme dû à une harmonie plastique équivalente à nos valeurs traditionnelles. »
Nourri des apports scientifiques les plus récents, notre chercheur s’est ingénié à décomposer son objet d’étude en plusieurs catégories d’éléments formels appelés “morphèmes”. Démarche rhétorique, relative à l’image, qui n’est pas tellement éloignée de ces constituants du langage oral que sont les “phonèmes”. Entrent ici en ligne de compte le trait, les contours, la forme, la matière, le relief, la lumière, la couleur, la texture, les proportions et l’harmonie des représentations pariétales.
Observons, par exemple, ces figures fréquentes dans l’art paléolithique où s’affrontent, dans un duo plein de mouvement, bouquetins, bisons ou rhinocéros (Roc-de-Sers, Lascaux, Chauvet). Cette opposition symétrique de deux animaux répond à une composition révélatrice d’un code plastique : il y a là, mutatis mutandis, une véritable syntaxe. Parfois, c’est une corniche naturelle qui a servi à aligner des têtes de cerfs au cou tendu (Lascaux), comme s’ils étaient en train de traverser une rivière : le support de l’iconographie se prêtait à cet effet. Ailleurs, à l’opposé d’une attitude hiératique, c’est un bison qui est saisi en plein mouvement (Altamira), ce qui implique un avant et un après : la prise en compte du temps n’est pas étrangère à ce genre de scène, plus rare à vrai dire.

Photo: M. Lejeune, service de préhistoire, ULg
Deux cavaliers placés dos à dos, peints dans un grand abri rocheux (Sange Mehr Dad, Iran)
Signes et codes
L’approche sémiologique du préhistorien est également féconde, le placement de certains signes avec tels autres ayant selon toute vraisemblance une signification transmise culturellement (mais ignorée de nous), à l’instar de notre code de la route. Significative à cet égard est cette paroi de Pech-Merle qui combine chevaux à la robe revêtue de points et mains figées. Les Bochimans, peuples d’Afrique du Sud restés chasseurs, utilisent encore de nos jours un langage muet quand ils sont en battue. « Petit à petit, observe Pierre Noiret, assistant en archéologie préhistorique, on comprend que l’art paléolithique est un art construit selon des codes qui étaient connus des hommes préhistoriques. »
Abondamment illustré, l’ouvrage de Marcel Otte rend compte, pour notre plus grand plaisir, de cette superposition de sens que révèlent les mille et une facettes de l’art préhistorique. Lequel constitue bel et bien un langage universel qu’on aurait bien tort de négliger.
Henri Deleersnijder
Marcel Otte, Arts préhistoriques. L’articulation du langage, Bruxelles, De Boeck, 2005.
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