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L’économie est une discipline à la fois fascinante et ingrate. Fascinante parce qu’elle permet d’appréhender, en partie à tout le moins, la complexité du monde contemporain. Elle est ingrate, en tout cas pour un homme de gauche, parce qu’elle empêche de rêver. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait quelque chose de spécifique dans la manière dont l’économiste aborde l’Etat-providence, ses performances passées et ses perspectives. Dans un livre qui vient d’être publié, je commence par dresser le bilan de l’Etat-providence européen ; il est nettement positif ; toutefois, sa performance est supérieure dans les pays nordiques que dans les pays méditerranéens. La Belgique se situe entre les deux. Jamais dans l’histoire notre société n’a été aussi bien protégée contre les grands risques de la vie: le chômage, la maladie, l’invalidité, la retraite et la pauvreté. C’est l’avenir qui pose problème. Cet Etat-providence court de grands risques pour deux raisons: la réalité sociale qui l’a vue naître a changé et les individus aussi. En modifiant nos comportements et en adaptant les programmes de protection sociale à une réalité nouvelle, on peut sauver l’Etat-providence, mais il faut pour cela que nous le voulions.
Quels sont ces changements qui réclament une réforme continue de notre Etat - providence? On en privilégiera quatre. Il y a d’abord les changements démographiques, vieillissement et éclatement de la famille traditionnelle qui entraînent de nouveaux besoins. Il y a ensuite l’évolution du marché du travail vers davantage de précarité. Cela réclame une autre organisation de la protection sociale jusqu’à présent fondée sur le travail salarial. Il y a aussi la mondialisation et certains de ses avatars, concurrence fiscale, fuite de cerveaux et dumping social. Il y a enfin et surtout une évolution des mentalités qui sont de plus en plus individualistes, opportunistes et corporatistes.
Un Etat-providence performant doit permettre que des programmes qui ne sont plus prioritaires cèdent le pas à des programmes couvrant des besoins ou des risques nouveaux. Malheureusement, les bénéficiaires de transferts ou de services qui ont perdu leur raison d’être vont se mobiliser pour les maintenir en place. En privilégiant ainsi leur intérêt corporatiste au détriment de l’intérêt général, ils font de l’Etat-providence une des ces espèces préhistoriques, qui se sont éteintes faute de s’être adaptées à leur environnement.
Les exemples de ce qu’on appelle parfois des droits acquis sont légion. L’avenir, la survie de l’Etat-providence dépend de la manière dont ces droits qui ont perdu leur légitimité pourront être réduits. La tâche n’est pas simple, parce que dans de nombreux cas ce sont les avocats attitrés de l’Etat-providence qui sont les plus ardents défenseurs de ces droits acquis. Le débat sur la réforme des systèmes de retraite ou sur la réforme de notre enseignement l’illustre bien. Les dysfonctionnements y sont nombreux, et chacun a ses cerbères.
En résumé, l’Etat-providence se heurte à de nombreux défis. Ils sont surmontables; d’autres pays y sont arrivés. Mais pour cela ils ont dû admettre l’évidence: on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre; une retraite à 58 ans et des pensions décentes. Dans un second ouvrage, je m’adresse précisément à cette question ou plutôt ces questions : pourquoi en dépit d’une longévité croissante est-il si difficile de relever le taux d’activité des travailleurs âgés ? Difficile et pourtant urgent, car de la réussite de cette reforme dépend l’avenir de notre système de retraite et plus généralement de notre Etat-providence.
Pr Pierre Pestieau
Economie publique
Dans la littérature sociologique, l’idée de “capital social” désigne traditionnellement le réseau de relations personnelles que peut mobiliser un individu pour la réalisation de ses objectifs. Le concept est notamment référé à Pierre Bourdieu qui a brièvement traité du capital social en l’incluant parmi les formes de “capital symbolique” à côté du capital culturel et du capital économique.
Au milieu des années 90, le concept a pris une autre dimension à travers les travaux de Robert Putnam. Pour ce dernier, les réseaux sont producteurs d’externalités : la densité des interconnexions sur un territoire donné produit, via les attitudes de confiance et les normes de coopération qu’elle génère, des bénéfices collectifs dont profitent aussi ceux qui ne sont pas eux-mêmes personnellement bien positionnés en termes de réseaux relationnels. Le capital social devient ainsi une forme de bien public.
L’idée de Putnam a eu rapidement beaucoup de succès et, en 2000, les articles scientifiques sur le sujet dépassaient largement le millier. Pourtant, la notion de capital social reste sérieusement controversée, du fait qu’il n’existe pas de définition communément acceptée : faut-il, par exemple, considérer la confiance et les normes de coopération comme une dimension du capital social ou comme un produit de son usage ?
Comment expliquer l’engouement théorique pour une notion qui reste aussi floue ? Peut-être par le fait que, sans quitter vraiment le cadre de l’analyse économique néo-classique, elle donne à la notion de coopération un poids explicatif au moins équivalent à celui de la compétition dans les résultats économiques d’un territoire. Ou, pour le dire autrement, elle contribue à réintroduire le social au cœur de l’économique : le lien social n’est pas seulement une conséquence du développement, il en est la condition.
Probablement n’est-ce pas un hasard si, au sein de la Banque mondiale, un programme de recherches sur le capital social a été lancé sous la direction de Joseph Stiglitz, économiste orthodoxe sur le plan théorique mais aussi très critique, politiquement, du fonctionnement capitaliste contemporain.
Pour autant, il serait trop simple de présenter le capital social comme un “concept de gauche”. La théorie a ainsi été accusée de servir de caution à l’abandon par l’Etat de ses responsabilités sociales : si les performances d’une région dépendent fondamentalement des réseaux de coopération entre personnes, n’est-il pas de bonne politique de laisser ces réseaux (familiaux, amicaux, professionnels, militants, etc.) assurer eux-mêmes la solidarité sociale ?
Plutôt que d’une discussion “à vide” autour de ces enjeux, ce dont la théorie a besoin aujourd’hui, c’est sans doute d’un corpus étoffé de données empiriques pour tenter d’en évaluer la pertinence et, si besoin, de la reformuler de manière plus adéquate. Un tel travail est amorcé pour la Wallonie par une équipe conjointe de l’ULg et de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps), dont les premiers résultats sont présentés dans un livre sorti en janvier 2006 aux éditions De Boeck.
Dans un deuxième temps, il faudra multiplier les analyses comparatives entre régions, pour déterminer la capacité explicative du capital social dans les différences de développement. C’est à partir de là seulement que l’on pourra envisager une théorie vraiment opérationnelle.
Marc Jacquemain
Chargé de cours à l’Institut des sciences humaines et sociales
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