Sublime transformation

La collégiale Saint-Barthélemy enfin rénovée, retrouve son lustre


Photo: Marc Verpoorten (Office du Tourisme)

Barthélemy, apôtre du Christ, aurait été, selon une légende, écorché vif. Quant à l’église liégeoise dont il est devenu le titulaire et dont – aux dires de Philippe de Hurges en 1615 – l’extérieur était “fait pour durer autant que le monde”, elle a vu son épiderme douloureusement entamé au fil du temps. L. Polain l’avait déjà constaté en 1842 : “ (...) les pierres du temple tombent en poussière de vétusté. ” C’est dire si, vu l’état avancé de délabrement de son enveloppe, la restauration du monument décidée en 1982 a été bienvenue. L’architecte Henri Debras est désigné pour la rénovation de l’avant-corps roman, celui-là même qui a le plus subi les affres des vents et pluies venus de l’Oues. Il multiplie les interventions contemporaines : ainsi le portail creusé dans l’axe au XVIIIe siècle est obturé par du béton.

Charpente du XIIe siècle

Ce n’est cependant qu’en 1999 que le chantier fut mis en œuvre pour la totalité de l’édifice.  Après que son collaborateur aîné eut pris sa retraite, Paul Hautecler poursuit l’entreprise, avec la volonté de s’inspirer des restaurations menées en Allemagne . Il propose de restituer l’état du XIIe siècle pour l’extérieur du bâtiment et l’état des transformations opérérées au XVIIIe pour l’intérieur.  « Le grès houiller d’extraction locale s’était délité sous l’effet des intempéries, rappelle Marylène Laffineur-Crépin, responsable du service Patrimoine de l’Evêché et membre de l’équipe scientifique mise sur pied pour restaurer la collégiale. Pour remplacer les pierres abîmées, le grès houiller de la région n’étant plus exploité, on a choisi un grès fort semblable dans l’Eiffel que l’on a protégé par un enduit teinté dans la masse. » Des églises situées dans la proche Rhénanie ont servi de modèles en la matière. « Cet enduit a le don d’unifier et d’harmoniser l’ensemble », poursuit Marylène Laffineur-Crépin.

Rénover l’intérieur n’a pas été non plus une sinécure. Car Saint-Barthélemy a connu plusieurs phases de travaux depuis sa fondation en 1010 et sa consécration en 1015. Godescale, prévôt de la cathédrale Saint-Lambert, en fut le fondateur, il y installera 12 chanoines sur fonds propres. Il y sera inhumé dans le nef centrale d’abord, puis dans la croisée du transept où se trouve encore sa pierre atumulaire.

Le bâtiment actuel a succédé à deux édifices antérieurs de plus petites dimensions, révélés par les fouilles récentes. Sa construction s’est étalée pendant une grande partie du XIIe siècle. C’est la dendrochronologie qui permet une telle précision temporelle, les cernes des bois étant un livre ouvert pour les spécialistes qui savent les lire. « Les datations obtenues par l’analyse des échantillons en chêne permettent de déduire que l’abattage des arbres ayant servi à la charpente s’est effectué entre 1139 et 1151. La nef, elle, daterait des années 1187-1188, précise Patrick Hoffsummer, chargé de cours en archéologie médiévale à l’ULg. Nous sommes ici en présence d’une des plus anciennes charpentes de toiture conservées en Europe. » Le choix de l’emplacement de l’église, par ailleurs, est le signe de l’extension de l’espace urbain hors du castrum initial ainsi que d’une conception typique au Moyen Age : à l’époque, un sanctuaire est appelé à servir de barrière mystique contre les esprits néfastes, toujours prompts à se faufiler dans les voies non protégées. L’abbaye de Saint-Laurent a aussi joué ce rôle sur le Publémont tandis que Saint-Martin, Sainte-Croix et Saint-Denis participaient à l’ancien système défensif de la capitale de la Principauté.

Vandalisme embellisseur

Toutefois, il n’y a pas que les tribulations de l’Histoire qui affectent l’aspect des monuments anciens. « Les collégiales, observe Marylène Laffineur-Crépin, ont toutes souffert du “vandalisme embelliseur”, rage novatrice qui poussait les chapitres à mettre leur église au goût du jour. A Saint-Barthélemy, cette modernisation s’est surtout manifestée à partir de de 1706, avec la transformation du choeur, l’abaissement du niveau du transept, l’élargissement du vaisseau à cinq nefs et l’habillage du tout dans le goût baroque alors à la mode. A partir de 1850, de faux marbres rouges recouvrent l’intérieur.  Nous avons décidé d’en rester à l’apport du XVIIIe siècle, sans revenir intégralement au roman. » Résultat : une bichromie de gris a été retenue pour l’intérieur; les verrières ont retrouvé leur éclat; les couleurs héraldiques et les faux marbres d’origine du maître-autel ont été dégagés. Il reste à terminer les vitraux, à accueillir le nouveau maître-autel en bronze doré (commandé au sculpteur français Jacques Dieudonné) et à attendre la réinstallation du splendide orgue romantique. Cette pièce unique, ô combien sensible, est en plein remontage, mais la dalle suspendue dans le vide par un système de câbles – prouesse technique de Paul Hautecler – est prête à la réceptionner. Tout cela ne fait que confirmer la conclusion à laquelle a abouti Renaud Adam, doctorant à l’ULg et auteur d’une étude sur la collégiale chez le Pr Jean-Louis Kupper : « Cet édifice constitue un des plus beaux témoignages de l’inventivité et du savoir-faire des bâtisseurs liégeois du Moyen Age. » La tradition n’est pas perdue.

L’inauguration de la collégiale restaurée est prévue le mardi 28 mars prochain. Epilogue d’une saga qui aura duré sept ans, sans compter le quart de siècle de réflexion ou de parcours administratif. Le curé de la paroisse Achille Fortemps poussera très certainement à cette occasion un “ouf” de soulagement, lui qui a eu tout le “loisir” de comprendre que rien décidément ne se fait sans le temps. Surtout à Liège ?

 

Henri Deleersnijder

La restauration a été menée sous l’égide de la Direction générale de l’aménagement du territoire, du logement et du patrimoine de la Région wallonne. Outre les recherches menées sous la direction de Jean-Marc Léotard (service de l’archéologie en province de Liège), des études spécifiques ont été commandées à David Strivay et Patrick Hoffsummer (Centre européen d’archéométrie de l’ULg) et à Luc-Francis  Genicot (Centre d’histoire de l’architecture et du bâtiment de l’UCL).

Vendredi 31 mars : Saint-Barthélemy restaurée. Visite guidée par Art&fact, 15h30, place Saint-Barthélemy, 4000 Liège.
Contacts : inscriptions auprès du Réseau ULg, tél. 04.366.52.88

Joyau de l’art mosan

Admirés par 30 000 visiteurs chaque année d’après l’Office du tourisme, les fonts baptismaux de la collégiale rappellent l’éclat de l’art de l’ancienne Principauté.

A l’origine conçue pour la chapelle Notre-Dame aux fonts attenante à la cathédrale Saint-Lambert, la cuve baptismale fut transférée en l’église Saint-Barthélemy en 1804, après avoir été dissimulée pendant les troubles qui suivirent la Révolution française. Unique dans l’art mosan, elle se distingue par son ampleur, son esthétique et son programme iconographique.  « Il s’agit d’un véritable chef-d’œuvre, explique Albert Lemeunier, chargé de cours à l’ULg et directeur du Musée d’art mosan. La qualité des visages, des drapés, des attitudes est incomparable. Coulés selon la technique de la cire perdue, les fonts baptismaux, en laiton, témoignent de la virtuosité technique de l’artisanat liégeois. Leur style a d’ ailleurs eu une influence décisive sur l’orfèvrerie de plusieurs générations au cours du XIIe siècle, comme l’atteste la châsse de saint Hadelin à Visé, par exemple. »

Le couvercle est perdu mais on sait, grâce au Chronicon rythmicum Leodiense (1120) qu’il comportait la représentation des apôtres et des prophètes. C’est là une iconographie en harmonie avec celle de la cuve dont les scènes s’articulent autour du thème du baptême et manifestent le dogme de la Trinité, cher à la théologie liégeoise.

Inspirée de la “Mer d’airain” qui, selon l’Ancien Testament, se trouvait dans le temple de Salomon à Jérusalem, elle est portée par 12 bœufs et symbolise la continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Certes, le Pr Pierre Colman a émis l’hypothèse que la cuve proviendrait de Byzance, voire de Rome, mais le Pr Jean-Louis Kupper, s’appuyant sur un texte contemporain des faits, le Chronicon, estime pour sa part qu’elle a été commandée par Hillin – théologien distingué, chanoine et abbé de Notre-Dame aux fonts au début du XIIe siècle – et coulée en région liégeoise. « Les fonts sont-ils dus au talent de Renier de Huy ? L’hypothèse est permise, pense Jean-Louis Kupper. Cet orfèvre a bien vécu à l’époque, près de Liège, à Huy, une région riche en minerais de zinc et connue pour sa production de laiton, résultat d’un alliage de cuivre et de zinc. Mais nous n’en avons pas la certitude. »

Il ne fait aucun doute, par contre, que cette œuvre fut destinée à rehausser l’éclat de la cité de Liège – “la nouvelle Jérusalem” – tout en manifestant, aux yeux de tous, le rayonnement de l’école théologique de Saint-Lambert.

 

Pa.J.

Jean-Louis Kupper, Les fonts baptismaux de l’église Notre-Dame à Liège, feuillets de la cathédrale de Liège, n°16-17, 1994.

Geneviève Xhayet et Robert Halleux, Etudes sur les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy à Liège, Liège, éditions du Cefal, mars 2006.