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Un échec! Alors qu’il se sait dans la ligne de mire de pas mal de ses détracteurs, Jérôme Leboutte, l’actuel président de la Fédé, n’y va pas par quatre chemins pour tirer le bilan de la campagne de mobilisation tentée par son association, dans le contexte de la première élection des représentants des étudiants universitaires dans la version du décret de participation. «C’est un avis personnel. Mais nous avons échoué dans la volonté d’accroître notre visibilité sur le campus. Par manque d’énergie et de contenu, mais aussi à cause de dissensions internes qui ont un peu désorganisé notre action.» Et d’évoquer également un mauvais calendrier ( après une semaine de vacances et une reprise “flottante”, certains candidats potentiels auraient été pris de cours), l’éclatement géographique du campus ou le manque de réactivité des étudiants lorsque l’actualité n’est pas aussi brûlante qu’en France.
Initialement fixé au 8 mars, le scrutin avait finalement dû être annulé faute d’un nombre suffisant de postulants. Seules 28 candidatures avaient en effet été déposées pour les 53 sièges à pourvoir au conseil étudiant (qui élit ensuite les sept représentants au conseil d’administration de l’ULg), soit un peu plus de la moitié seulement. En conséquence tout le monde était élu d’office et 25 fauteuils resteront vides pour un an... au moins. Le mea-culpa de Jérôme, ne doit pourtant pas cacher la réalité : la moindre participation des étudiants n’est pas un épiphénomène propre à l’ULg, mais relève de la nature immanente de l’étudiant ainsi que d’une série de facteurs conjoncturels.
Courage, fuyons
Sur le campus, une poignée de réponses reviennent invariablement lorsque l’on interroge les bacheliers sur leur intérêt pour leur représentation. Parmi les « d’autres sont plus intéressés que moi » ou « ça ne sert à rien... c’est de la figuration... », « je n’ai pas le temps avec mes autres activités extra-universitaires » en passant par les « nous n’avons pas été correctement informés » et de plus prosaïques « on s’en fiche », on relève de cinglants « on est là pour étudier pendant cinq ans, c’est difficile de se motiver dans la perspective de changer les choses pour nos successeurs ». Relativement symptomatiques, ces réponses corroborent les arguments développés par deux de nos spécialistes de l’Institut des sciences humaines et sociales et de la faculté de Droit.
Certes, les jeunes font preuve d’un intérêt amoindri pour la gestion de la cité. Mais quels sont actuellement les grands débats de l’agenda politique? « En tout cas, ils ne les concernent pas! », clame Jean-François Guillaume, chargé de cours adjoint à l’institut des sciences humaines et sociales. Et d’ironiser : « Les fins de carrière, les pensions et les soins de santé... que de sujets mobilisateurs pour les jeunes. D’autant qu’à force d’entendre les discours préventifs et les mises en garde sur le tabac, la nourriture et les relations sexuelles, il n’y a pas de quoi les inciter à l’action et à la prise de risque. Et s’engager en politique, c’est prendre des risques. Or je l’observe dans les cours d’agrégation: ceux qui proviennent de l’enseignement universitaire ne sont pas enclins à tout bousculer. Ils ont plutôt tendance à rester sur la défensive, à essayer de tirer leur épingle d’un jeu, il est vrai, de plus en plus difficile. » Car ce que l’on appelle communément la “politique politicienne” est un facteur qui échappe à la plupart des étudiants. Or la bonne compréhension des inéluctables mécanismes du jeu politique s’étoffe à peine au cours d’un mandat d’un an, ce qui est la norme pour la plupart des représentations étudiantes. La durée de la fonction semble donc également sur la sellette dans la mesure où, certaines connaissances à peine intégrées, il est déjà temps d’envisager la passation du témoin. Trop court pour tendre vers une réelle efficacité en dehors des cours.
En outre, « la relation pédagogique, à l’heure actuelle, laisse peu de place à l’implication de ceux qui s’assoient dans les amphithéâtres, souligne Jean-François Guillaume. Il faudrait remettre en question ce rapport, un peu comme en mai 68, même si l’avenir des universitaires de 2006 est moins enchanteur qu’à l’époque. Les étudiants, aujourd’hui, ne sont guère poussés à la mobilisation: le modèle d’enseignement ex cathedra reste très académique et très français, l’organisation des programmes de formation nécessitant de jongler avec les cours et les horaires. Chacun reste absorbé par ses problèmes. Pourquoi ne pas privilégier d’autres méthodes? En séminaire, avec des échanges et débats qui développent la prise de parole, mais aussi en confrontant les jeunes à des problèmes tirés de la vie “réelle” pour dépasser les clivages traditionnels et trop sécurisants. » Le désarroi de certains étudiants traduit aussi le doute des enseignants lorsque le télescopage des idées navigue entre le système de formation anglo-saxon et un modèle plutôt francophone. Et dans le registre de la comparaison internationale, Bernard Fournier, pour avoir une expérience plutôt canadienne, relève également cette diminution de l’engagement dans la vie estudiantine. Ce chargé de cours québécois, au département des sciences politiques de la faculté de Droit, fraîchement arrivé au Sart-Tilman, reste d’ailleurs frappé par l’absence de vie sur le campus. Comme si la vie “réelle” n’existait qu’en dehors des lieux de cours, vers une plus grande proximité avec le marché de l’emploi, via de nombreux “jobs for students” notamment. Ou par le biais d’activités parascolaires. A l’UCL, où la vie sur le site universitaire est plus intégrée, les 52 sièges à l’assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL) sont pourvus sans difficulté. «Mais on est 20 000 étudiants», signale un permanent.
Reste que le manque d’intérêt pour les mouvements collectifs n’est pas un phénomène récent. « J’ai réalisé une étude sur les jeunes mouvements catholiques au Canada français qui, dans les années 40 cherchaient déjà à investir et à motiver le corps étudiant sans rencontrer d’engouement de la part de ceux qui constituaient pourtant une certaine élite. » Confirmation plus récente de Gauthier le Bussy, ex-étudiant en sciences politiques: « En 1999, lorsque j’ai été élu étudiant-administrateur (ndlr: ancêtre de la fonction actuelle), c’était déjà un enjeu pour la Fédé de susciter suffisamment de candidatures. Le contexte était pourtant assez porteur, puisque l’on sortait des manifestations étudiantes de 1995 concernant le financement de l’enseignement supérieur et d’une certaine visibilité médiatique.Et nous avions des leaders. »
Peu de motivation
A l’université Laval, au Québec, la concession d’un certain nombre de crédits de cours vise à soutenir l’impétuosité des représentants les plus impliqués. Moyennant une supervision et un travail à rendre, il est donc possible de passer certains cours à la trappe. La dynamique fonctionne de manière cyclique, sans pour autant provoquer de raz-de-marée. Difficile pour les jeunes de sortir de ce cliché dualiste qui prévaut encore, entre la nonchalance et la jacquerie, même si la pression sur les études augmente. « Les étudiants sont des moules!, ose Geoffrey Piette, l’un des candidats “élus” cette année. Des milliers de personnes se pressent au bal de l’ULg, mais les candidats à l’organisation sont à peine une dizaine. C’est aussi un reflet de la société de consommation où l’on attend la fourniture d’un service sans se poser trop de questions sur les rouages », poursuit cet ancien co-président de la Fédé, qui ne manque pas de souligner toutes les choses intéressantes qu’il a apprises sur la grande fourmilière universitaire. « Naturellement, les gens sont plus ou moins revendicateurs, nuance Bernard Fournier. Cela peut paraître iconoclaste pour des jeunes à qui colle une image de rebelle, mais ce n’est pas évident d’y trouver un intérêt et de vouloir changer les choses. »
En tout cas, la plupart des membres actuels du conseil étudiant proclament cet intérêt. Et si tous leurs congénères ne sont pas de la graine de révolutionnaires, il apparaît également qu’une majorité demeure un peu désabusée à l’heure de s’investir dans des structures jugées trop institutionnelles, autour desquelles flotte un parfum parasitaire de jeu truqué. Il y a un peu moins de 40 ans, le journal Le Monde titrait sur le désintérêt des étudiants pour leurs associations. Une semaine plus tard, des pavés volants égayaient l’atmosphère parisienne.
F.T.
Photos: ULg-TILT Houet
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