Les enjeux de l’atome

Le nucléaire, l’Iran et nous - Quentin Michel


Photo: ULg-TILT Houet
Quentin Michel

La décision récente du conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de renvoyer le dossier du nucléaire iranien au Conseil de sécurité des Nations unies a démontré l’efficacité des systèmes de détection d’activités nucléaires illicites Toutefois, l’Agence n’a pas pour mission de contraindre un Etat à démanteler ses installations nucléaires, aussi illicites fussent-elles. Seul le Conseil de sécurité peut, en adoptant une résolution, autoriser la communauté internationale à agir, au besoin par la force, contre l’Etat mis en cause. Le démantèlement du programme nucléaire militaire clandestin irakien au début des années 90 a prouvé qu’une telle opération pouvait réussir. Si, pour ce dernier, il y avait peu de doutes sur la volonté des autorités irakiennes d’essayer d’élaborer une arme nucléaire, le dossier iranien est, par contre, beaucoup plus complexe.

En effet, l’essentiel des reproches formulés à l’égard de l’Iran concerne principalement le fait qu’il s’est engagé dans un programme nucléaire clandestin relatif notamment à l’enrichissement de l’uranium, une technologie nécessaire à l’élaboration du combustible civil utilisé dans les centrales mais aussi une étape indispensable à l’élaboration d’armes nucléaires.

Suite à la dénonciation de ces activités clandestines, l’attitude de l’Iran n’a cessé d’osciller entre l’annonce d’une collaboration active  pour identifier et soumettre toutes ses activités aux contrôles de l’AIEA et un refus  de concrétiser pleinement ses déclarations. Néanmoins, s’il est incontestable que l’Iran viole les engagements de non-prolifération qu’elle a contractés, il n’est pas démontré qu’elle cherche à développer une arme nucléaire. Cet aspect constitue, par ailleurs, la ligne de force de ce pays qui ne cesse de souligner que le traité qu’il a signé lui garantit un accès à l’ensemble des activités du cycle du combustible, en ce compris la technologie d’enrichissement en échange d’un renoncement inconditionnel à l’arme nucléaire. Or, l’essentiel des propositions qui lui ont été faites vise précisément à essayer de lui faire renoncer à son programme d’enrichissement en échange de la fourniture par la Russie de combustible “prêt à l’emploi” pour ses centrales nucléaires.

Il faut bien admettre que dans ce domaine, l’attitude des cinq Etats ayant le droit de posséder des armes nucléaires  (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) est à géométrie variable. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les politiques développées envers l’Irak, la Corée du Nord,  l’Iran et, dans un contexte différent, l’Inde, le Pakistan et Israël. La signature d’un accord entre les Etats-Unis et l’Inde, en juillet dernier, dans le domaine du nucléaire civil, et les déclarations similaires de Jacques Chirac et de Tony Blair sont préoccupantes et risquent de compromettre l’avenir du traité de non-prolifération. En effet, en acceptant de collaborer activement au développement du programme électronucléaire d’un Etat qui s’est doté de l’arme nucléaire, ces Etats ont rompu indirectement leurs engagements de réserver ce privilège aux seuls Etats qui ont accepté de renoncer à cette arme.

Il est à craindre que d’autres pays dotés de l’arme nucléaire comme le Pakistan ou Israël continuent à rester en marge du TNP, espérant qu’un jour un accord similaire leur soit proposé. Et de façon plus inquiétante encore, certains Etats pourraient y voir un encouragement à persévérer dans leur programme de recherche et de développement d’armes nucléaires. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant de voir l’Iran durcir le ton.

Quentin Michel, chargé de cours adjoint
Département de Sciences politiques, faculté de Droit

 

La science et le nucléaire - Jean-François Desreux


Jean-François Desreux

Au grand dam d’une large partie du public, on reparle du nucléaire. La crise pétrolière, le réchauffement de la Terre, l’émergence de grandes nations en voie de développement amènent l’Europe et l’Amérique à reconsidérer leurs positions quant à l’énergie nucléaire. Je comprends très bien ces inquiétudes. Laisser aux générations qui nous suivent des éléments radioactifs qui seront toujours présents dans des siècles est un problème moral. Pourtant, le nucléaire fait partie de notre vie depuis toujours et même, il sauve bien des vies.

La radioactivité n’est pas une invention de l’homme. Une centrale nucléaire naturelle a fonctionné à ciel ouvert il y a 1,7 milliard d’années. La forte concentration en uranium et la  quantité d’eau qui étaient disponibles à ce qui est aujourd’hui le village d’Oklo au Gabon était suffisante pour qu’une réaction en chaîne se produise sans l’aide de quiconque. Une tonne de plutonium-239 a été produite à l’air libre pendant 1 million d’années et les produits de dégradation sont toujours présents sur place. Et sait-on que la Terre serait plus froide sans l’énergie dégagée par le thorium-232 qui s’y trouve? Et que dire du potassium-40 que contient notre corps et qui nous soumet constamment à 250 000 désintégrations par minute ?

Quoique nous partagions depuis toujours notre environnement avec une activité nucléaire naturelle, la peur de la radioactivité subsiste partout. Au point qu’il n’y eut plus guère d’universités en Europe qui aient encore un laboratoire de radiochimie et que l’industrie se plaigne de ne plus trouver de spécialistes en sciences nucléaires. Le départ prochain d’une génération de scientifiques qui ont soutenu la recherche dans ce domaine pourrait même nous amener à perdre complètement le savoir-faire très particulier qu’exige la manipulation de substances hautement radioactives.

Est-ce si grave, me direz-vous? Je ne me prononcerai pas ici sur le maintien ou l’abandon de l’énergie nucléaire. Je voudrais simplement rappeler que nombre d’entre nous lui doivent ou devront la vie. La médecine fait en effet constamment appel à des traceurs radioactifs, tant pour le diagnostic que pour la thérapie. On étudie les défauts du métabolisme avec des molécules de synthèse marquées par des nucléides de court temps de vie comme le fluor-18 ou le carbone-11. Notre Université s’enorgueillit d’ailleurs d’un cyclotron à but médical où des chimistes préparent ces molécules et des médecins les mettent en pratique. Depuis de nombreuses années, on détecte des tumeurs avec des dérivés du technétium-99m. On a développé des complexes métalliques contenant des nucléides qui émettent des particules dont on connaît de mieux en mieux les dégâts qu’ils causent à des tumeurs sans atteindre les tissus sains. Malgré ces progrès, une technique médicale qui n’a de nucléaire que le nom a dû changer de dénomination. L’imagerie de résonance magnétique nucléaire fournit des images du corps d’une résolution remarquable en mesurant le comportement des protons dans un champ magnétique. Les protons n’ont rien de radioactif, mais le mot “nucléaire” a disparu de l’appellation commune “IRM” pour n’effrayer personne.

Est-ce tellement surprenant que l’Institut interuniversitaire des sciences nucléaires du FNRS soutienne à la fois la recherche en retraitement des combustibles de nos centrales et la recherche médicale? Certes non.  Pourtant les étudiants en sciences d’Europe comme d’Amérique n’ont quasiment plus de formation dans ce domaine. Ils en arrivent à ignorer eux-mêmes tout autant la nature exacte des dangers des composés radioactifs que les applications qui nous sauvent la vie. Que dire alors du grand public? 

Pr Jean-François Desreux
Département de chimie, faculté des Sciences