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Jérôme Jamin philosophe et politologue est chercheur au Cedem de l’Institut des sciences humaines et sociales.

Photo: Jean-Louis Wertz
Le 15e jour du mois : Vous organisez des conférences sur le thème des religions et de la laïcité. Quelle place les premières et la seconde tiennent-elles dans nos sociétés démocratiques?
Jérôme Jamin : Avec André Louis, membre de l’Espace universitaire de Liège, nous sommes partis d’un constat : les religions, les systèmes de pensée, les mouvements philosophiques confessionnels ou non confessionnels – quels que soient les idées, croyances, vérités, dogmes ou valeurs qu’ils véhiculent – acceptent tous, certes à des degrés divers, de jouer le jeu de la démocratie, de la liberté d’expression et du pluralisme. Ils acceptent d’entrer dans une compétition réglée et institutionnalisée où chacun peut proposer sa vision et son explication du monde et tenter de persuader les individus d’adhérer à ses convictions. Non seulement ils ont tous intégré ces principes élémentaires, mais ils ont aussi appris à tirer profit des potentialités énormes qu’offre le cadre démocratique belge: en termes de droits, de libertés et de libertés d’expression (notamment dans les médias), ainsi qu’en termes de libertés de se constituer en association, d’obtenir une reconnaissance institutionnelle ou de percevoir des subsides publics.
Si ce constat peut paraître banal, il révèle tout de même un paradoxe dans la mesure où cette posture apparaît comme un mélange contre-nature d’autonomie et d’hétéronomie au sens qu’a pu lui donner, entre autres, un Cornelius Castoriadis. Pour ce philosophe politique, la société autonome est une société qui est capable d’attribuer son sens, ses valeurs et son existence à elle-même, c’est-à-dire aux individus qui la composent et à leur créativité, sans s’attarder sur une quelconque référence extérieure, que ce soit Dieu, les dieux, la Nature (avec une majuscule) ou d’autres principes métaphysiques qui subsisteraient en dehors de la collectivité sociale, et surtout en dehors de sa capacité à créer du sens. La société hétéronome, à l’inverse, attribue son sens et son existence à une source extérieure (souvent divine ou surnaturelle) et refuse l’idée que sans les hommes, et sans leur capacité à créer et à imaginer le monde, il n’existe rien.
Les religions jouent aujourd’hui cette sorte de “double jeu”. Elles acceptent l’idée d’une organisation de la société démocratique où les individus sont les seuls producteurs légitimes du sens de notre existence et des lois qui doivent organiser notre vie collective; vu de cette manière, elles embrassent un idéal d’autonomie fort et soutenu. Mais en même temps, et au rythme de la compétition féroce sur le marché des croyances propre à la démocratie, elles flirtent avec l’hétéronomie en proposant des systèmes de pensée et d’interprétation du monde qui s’appuient au mieux sur des normes divines que l’on peut critiquer, au pire sur des dogmes révélés dont on doit s’inspirer, et, surtout, dont on ne peut aucunement discuter. C’est ce paradoxe et la place que les religions et mouvements philosophiques confessionnels revendiquent dans notre société qui est au cœur de notre démarche.
Le 15e jour : Judaïsme, christianisme, islam: pourquoi s’en tenir aux trois monothéismes? Le fait religieux, protéiforme en son essence, ne méritait-il pas une plus ample exploration? Du côté des sectes, par exemple?
J.J. : Etant donné la complexité grandissante du monde dans lequel on vit, la “foire aux sens et aux croyances” a évidemment de beaux jours devant elle et il n’y a pas de raison pour que ce phénomène ne cesse de s’amplifier. Les tentatives de pénétration du marché belge, jusqu’ici avortées, de l’Eglise de scientologie en témoignent. Mais étant donné le cadre restreint du cycle de conférences (neuf interventions), nous voulions surtout interroger ceux qui ont les plus grosses “parts de marché“, soit sociologiquement, soit institutionnellement, soit médiatiquement– ou les trois à la fois – sans pour autant négliger ceux qui se positionnent radicalement contre ces dernières : la laïcité organisée, c’est-à-dire le Centre d’action laïque de la Belgique francophone. A chaque fois, nous invitons deux représentants des religions et des mouvements philosophiques confessionnels et non confessionnels. Les premiers s’expriment officiellement au nom de l’institution qu’ils représentent ou qu’ils ont eu l’occasion de représenter, les seconds s’expriment personnellement au nom de la religion ou du mouvement philosophique auxquels ils estiment appartenir, dont ils soutiennent au moins les principes fondamentaux, ou dont ils ont simplement une connaissance scientifique confirmée.
Le 15e jour : En ces temps de retour du religieux et, il faut bien l’avouer, de certaines formes particulièrement intégristes du phénomène, quel rôle la laïcité a-t-elle à jouer dans nos sociétés?
J.J. : Rappelons qu’il existe au moins deux façons de définir la laïcité. La première, dite “politique“, consiste simplement à défendre un principe évident mais très peu respecté dans la réalité: la séparation de l’Eglise et de l’Etat, autrement dit l’idée selon laquelle le religieux ne se mêle pas du politique et ne cherche pas à imposer son agenda, et de la même manière le politique ne s’occupe pas du religieux et ne cherche pas à intervenir sur sa doctrine et son organisation. Ce beau principe, qui fait l’objet d’un large consensus, est dans la pratique très peu appliqué, même dans les pays qui disposent de son inscription dans la Constitution.
La seconde, dite “laïcité philosophique“, n’est finalement qu’une poussée à l’extrême et au niveau personnel et individuel du principe de la séparation du politique et du religieux. La laïcité philosophique est un déplacement de cette séparation du niveau collectif (le politique) au niveau individuel (le philosophique). Elle consiste finalement à ne pas vouloir s’arrêter en si bon chemin et donc à séparer notre conduite personnelle, notre vie et notre réflexion, du religieux bien entendu. Mais aussi du surnaturel et, d’une manière générale, de tout ce qui ne relève pas de l’homme. Ce choix est douloureux dans la mesure où, à l’instar de la société autonome dont j’ai parlé plus haut, il stipule que la vie de l’homme repose sur le néant, et qu’en dehors de ses propres actes et créations, il ne subsiste rien. C’est ce que James Webb a voulu expliquer lorsqu’il disait très justement: “Savoir qu’on est l’arbitre de sa propre destinée est toujours une découverte qui fait peur.“ Savoir que nous sommes individuellement et collectivement les seuls créateurs du sens, des vérités, des normes et des valeurs qui nous entourent nous renvoie à une responsabilité– mais aussi à une liberté– qui est extrême et à certains égards totalement angoissante.
Propos recueillis par Henri Deleersnijder
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