Circonvenir l’angiogenèse

Les peptides : une voie nouvelle pour combattre les tumeurs


Le Pr Joseph Martial et son équipe publient un article majeur dans la très sérieuse revue américaine Proceedings of The National Academy of Sciences à propos des mécanismes régulant l’angiogenèse, article qui ouvre des perspectives très prometteuses sur le plan thérapeutique.

Le 15e jour du mois : Depuis quelques années, la recherche contre le cancer se concentre, parmi d’autres voies, sur les moyens d’empêcher l’angiogenèse. Quelle est donc la découverte que vous venez de réaliser avec votre équipe ?

Joseph Martial : En réalité, une cellule cancéreuse est une cellule “folle” ayant perdu sa capacité d’inhibition de contact et qui donc prolifère sans contrôle. Dès que la tumeur a atteint une certaine taille, elle ne se développe plus et se retrouve bloquée par manque de nutriments et d’oxygène. Elle va alors envoyer des signaux chimiques pour détourner des vaisseaux sanguins vers elle afin qu’ils l’irriguent en lui fournissant les éléments manquants. C’est ce que l’on appelle l’angiogenèse ou la vascularisation tumorale.

Dans la lutte contre le cancer, une des voies suivies actuellement par la recherche est de cibler justement ces vaisseaux sanguins situés autour des tumeurs. Les cellules malignes ont en effet une propension à muter facilement et à développer un mécanisme de résistance aux agents anticancéreux, alors que les cellules vasculaires autour des tumeurs, parfaitement saines, réagissent de manière plus stable aux thérapies. D’où l’idée d’interrompre la prolifération des cellules tumorales en bloquant le processus de vascularisation. C’est ce que l’on appelle l’anti-angiogenèse.

C’est lors d’une collaboration avec Laurence Lins et Robert Brasseur des Facultés universitaires des sciences agronomiques de Gembloux (un exemple du savoir-faire interfacultaire de notre Académie) que nous avons découvert que des peptides “obliques” avaient la particularité de bloquer, d’interférer avec l’angiogenèse. Les peptides sont en réalité de courts fragments de protéines capables de s’insérer de manière inhabituelle dans les membranes cellulaires. Ils sont connus pour intervenir dans les mécanismes infectieux d’un grand nombre de virus comme le HIV, mais également dans le développement de maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer. La question que nous posons dans l’article publié est de savoir si la plupart des peptides obliques, appartenant à des familles d’hormones diverses, ont également cette caractéristique d’inhiber l’angiogenèse. Et pour la première fois, des travaux – de Tina Nguyen, sous la direction d’Ingrid Struman – sont parvenus à démontrer que ces courts fragments de protéines n’ont pas qu’un effet pathogène ; ils sont aussi des inhibiteurs de l’angiogenèse, devenant ainsi des alliés précieux dans la lutte contre la prolifération de cellules tumorales.


Photo: Folkman 1974, Tumor angiogenesis. Adv. Cancer Res. 19, 331-358
C'est en sécrétant des facteurs angiogènes que la tumeur peut stimuler le réseau des vaisseaux sanguins environnants à croître dans sa direction (à droite).

Le 15e jour : Cette découverte est-elle une avancée majeure dans la lutte contre le cancer ?

J.M. : Disons qu’il s’agit d’une recherche encourageante. Toutefois, au niveau scientifique, restons mesurés, il ne s’agit que d’une avancée modeste. Bien évidemment, il y aura certainement des applications potentielles dans l’avenir mais qui sont encore loin d’être abouties. De plus, il ne s’agira que d’un médicament parmi d’autres. Le peptide oblique seul n’est pas une solution miracle, il devra être couplé à d’autres traitements pour éliminer complètement une tumeur cancéreuse. Il faudra au moins une dizaine d’années avant d’obtenir un éventuel médicament. Nos recherches n’ont pas révolutionné la médecine mais contribuent à une meilleure connaissance d’un processus important. Le chemin est encore long. C’est d’une certaine manière un cercle vicieux car plus le chercheur travaille, plus il prend conscience de sa méconnaissance, plus il a envie d’avancer…

 

Propos recueillis par Samuel Ledoux