Etat de conscience


Un diagnostic affiné grâce au cyclotron


Photo: Bruno Devoghel
Stevens Laureys et son équipe au plus près de l'activité cérébrale

Le Centre de recherche du cyclotron de l’université de Liège, en collaboration avec le CHU, confirme sa position pionnière dans l’étude du fonctionnement du cerveau des personnes en état de conscience modifiée. L’équipe de Steven Laureys, neurologue de l’ULg et chercheur qualifié FNRS, jette cette fois le trouble dans les milieux scientifiques en révélant une étonnante activité cérébrale volontaire d’une patiente pourtant diagnostiquée en état végétatif.

Sur un terrain de tennis

Un tel diagnostic est traditionnellement posé sur base de critères empiriques : ouverture des yeux, suivi visuel, etc. Certaines échelles d’évaluation des états de conscience ont d’ailleurs été mises au point à l’université de Liège, notamment par Caroline Schnakers. Depuis dix ans, l’équipe du cyclotron oriente les recherches dans ce domaine également vers l’imagerie par résonance magnétique qui permet d’observer directement l’activité cérébrale. L’évaluation de la conscience commence alors par l’analyse de l’activité cérébrale des patients lorsque des mots ou des prénoms leur sont récités. C’est ainsi que Mélanie Boly, aspirante FNRS et spécialiste des techniques de neuro-imagerie, découvre que le cerveau d’une patiente britannique diagnostiquée en état végétatif présente de surprenants signes de réaction. Sur les 60 patients étudiés en dix ans, c’était la première fois.

L’équipe liégeoise, en collaboration avec des chercheurs de Cambridge, décide d’investiguer. Elle demande alors à cette patiente de s’imaginer en train de jouer au tennis, puis d’arpenter sa maison. « Nous demandions à une patiente en état végétatif d’être active dans l’expérience, explique Steven Laureys. C’était très original. Pour comprendre et faire ce qu’on lui demandait, il fallait qu’elle ait conscience d’elle-même et de son entourage. » La surprise a été de nouveau au rendez-vous : impossible de distinguer l’activité cérébrale de cette patiente de celle d’un volontaire sain en train de s’imaginer jouer au tennis ou se promener dans sa maison. L’imagerie fonctionnelle démontre ainsi que cette patiente diagnostiquée en état végétatif sur base de critères cliniques était pourtant capable de plus que des réflexes.

Steven Laureys veut éviter le drame des faux espoirs : « Cette patiente était dans un état végétatif suite à un accident de voiture et depuis quelques mois seulement. Elle parvenait même à fixer du regard pendant trois à cinq secondes. Nous savions qu’elle était atypique et qu’elle avait une chance sur cinq de s’en sortir. Elle est d’ailleurs effectivement en train de s’éveiller. Ce cas n’a rien à voir avec un état végétatif de plusieurs années, suite à un arrêt cardiaque. Un état végétatif qui se prolonge au-delà d’un an est permanent et caractérisé par une absence de conscience. Il n’y a pas lieu de revoir ce pronostic. »

Ce qui va changer par contre, ce sont les critères pour mieux discerner un état de conscience minimale d’un état végétatif, pour les cas limites qui flirtent avec la frontière floue entre ces deux états : les critères empiriques actuels devront de plus en plus être confirmés par des examens supplémentaires issus de l’imagerie fonctionnelle.

Question d’éthique

Cette perspective d’un examen plus poussé de ces patients “inconscients” interpelle sur le plan de la bioéthique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le code de Nuremberg protège tout sujet participant à une expérimentation biomédicale, en requérant son consentement libre et éclairé. « C’est un grand problème pour nous, comme pour les études sur des enfants ou des déments : difficultés à trouver des financements, à recevoir les autorisations des comités d’éthique, à publier les résultats, etc. A trop vouloir protéger cette population, on finit par la priver de traitements. La société doit se positionner. Pourquoi pas une situation dans le domaine des états de conscience modifiée semblable à celle du don d’organes : chacun serait un participant potentiel aux recherches universitaires, sauf objection active ? L’idée est difficile à faire passer, mais je serais déjà heureux si un débat pouvait être lancé car seuls trois centres dans le monde ont le courage d’entreprendre ces recherches aujourd’hui. C’est trop peu », conclut le chercheur.

 

Elisa Di Pietro