Scouts, Guides, Patros

En marge ou en marche ?


photo: ULg-Jean-Louis Wertz
Jacques Defourny

A l’heure où le scoutisme, né en Angleterre en 1907, s’apprête à célébrer son centenaire, il peut s’avérer instructif de porter un regard un peu rigoureux sur la réalité des mouvements de jeunesse. Et ce d’autant plus que la Belgique est l’un des pays du monde où la présence de ces mouvements est la plus forte : selon un récent sondage TNS Dimarso visant les plus de 15 ans en Wallonie et à Bruxelles, la moitié des personnes interrogées (51 %) déclaraient être ou avoir été impliquées, personnellement ou par l’intermédiaire de leurs enfants, dans un mouvement scout, guide ou patro. Une autre source nous apprend que le nombre de jeunes actuellement membres de l’un de ces mouvements approche les 100 000 dans l’espace Wallonie-Bruxelles et qu’il représente 8 % de la tranche de 5 à 24 ans. Enfin, si la pénétration est sensiblement plus forte dans les zones géographiques et les catégories sociales plus favorisées, l’implantation des mouvements de jeunesse quadrille assez bien l’espace car les “unités”, en particulier du mouvement patro, n’ont jamais délaissé les quartiers populaires.

Dans un registre plus qualitatif, alors que l’inspiration fondatrice de ces mouvements est essentiellement chrétienne et pourrait susciter un positionnement de l’opinion publique par piliers (chrétien versus laïque), le sondage déjà évoqué indique un très large consensus sur la qualité de leur action. Ainsi, plus de 85 % des sondés reconnaissent à ces mouvements un rôle d’intégration sociale et de transmission de valeurs. Dans les mêmes proportions, ils les voient comme un espace récréatif et comme un lieu d’apprentissage de la vie avec la nature, de la prise de responsabilité, de l’autonomie et de la débrouillardise ainsi que d’éveil à une vie spirituelle. En revanche, 70 % des personnes interrogées se refusent à associer à ces mouvements une des images négatives suivantes : lieux d’embrigadement, inadaptation au monde d’aujourd’hui, mise en danger des enfants, ou encore une appréciation globalement négative (partagée par 18 %). Quand on sait combien grandit aujourd’hui la méfiance et la désaffection à l’égard des “institutions traditionnelles” au sens large (sphère politique, syndicats, Eglise, voire même l’école), cette popularité des mouvements de jeunesse ne manque pas d’interpeller, même si elle est par ailleurs en phase avec l’important crédit dont jouit globalement l’associatif.

A titre personnel, pour avoir expérimenté assez longtemps et à différents niveaux la pédagogie scoute, je reste très impressionné par la richesse, la fécondité et la grande modernité de celle-ci, pourvu qu’elle s’ouvre chez les animateurs sur une vraie conscience citoyenne. Pour faire (trop) court, alors que les adaptations du système scolaire se sont souvent pensées et décrétées de haut en bas et n’ont pas toujours donné à l’enseignement “rénové” les moyens de sa politique, les mouvements de jeunesse ont évolué avec beaucoup moins d’à-coups et de ruptures. Et quand des responsables fédéraux ont voulu les aligner sur les retournements de Mai 68, les pratiques associatives de base ont calmement fait le tri en montrant qu’elles pariaient depuis longtemps sur une combinaison originale de participation et de leadership : en témoignent notamment le fameux “Ask the boy !” de Baden-Powell et les responsabilités confiées étonnamment tôt aux animateurs de “sizaines”, patrouilles ou sections diverses.

Comme économiste, je suis également frappé par l’ampleur des ressources humaines que les mouvements de jeunesse parviennent à mobiliser : alors que d’aucuns parlent d’une baisse de l’engagement bénévole, près de 19 000 jeunes de plus de 17 ans assurent une animation qui, en moyenne, requiert entre 500 et 600 heures par an, tous types d’activités confondues (réunions, sorties, week-ends, camps, formations, etc.). Même si la question ne se pose pas, on peut noter que ces 10 millions d’heures, si elles devaient être rémunérées, coûteraient environ 200 millions d’euros par an (8 milliards de FB), tandis que les parents ne déboursent qu’entre 165 et 235 euros/an par enfant, c’est-à-dire au total environ 20 millions d’euros.

Ainsi, on est bien en présence d’une énorme prestation de services éducatifs, proposés à un coût dérisoire pour ce qu’ils représentent, et cela, sans que le budget de la collectivité soit significativement sollicité (à peine 2 millions de subsides pour l’ensemble des mouvements). Certes, étant donné la faible monétarisation de cette “production”, la comptabilité nationale ne parvient pas à l’intégrer dans le calcul du produit intérieur brut. Mais les économistes reconnaissent qu’il s’agit bien là, comme pour toutes les autres prestations bénévoles, d’une contribution considérable à la richesse et au bien-être de la société.

Ces quelques lignes n’ont d’autre ambition que d’attirer l’attention sur une réalité parfois trop connue pour être vraiment reconnue. Puissent-elles aussi constituer un petit hommage à ces très nombreux étudiants et chercheurs de notre Alma mater qui, chacun à leur façon et avec bien d’autres travailleurs bénévoles dans l’associatif, montrent que le souci de l’intérêt collectif, les espaces de gratuité et les questions de sens gardent une place importante dans un monde où tout ou presque s’achète et se vend.

 

Pr Jacques Defourny
Centre d’économie sociale



La fédération Les Scouts a eu la bonne idée d’accompagner les étudiants Erasmus. Qu’il parte à l’étranger ou qu’il arrive en Belgique, l’animateur scout peut demander à rencontrer une section locale.

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