Electre de Sophocle

Le mauvais exemple est contagieux

La simple évocation de Sophocle fait souvent fuir la plupart des spectateurs. On s’attend à des comédiens statiques en toges au milieu de colonnades grecques parlant une langue qui n’a pas l’air d’être la nôtre. Erreur ! La version d’Isabelle Pousseur nous laisse scotchés à notre siège, nous emportant malgré nous au cœur de la souffrance humaine, et nous fait oublier les souvenirs douloureux des tragédies soporifiques des matinées scolaires de notre enfance. Ne nous attendons pas non plus à une comédie musicale où les acteurs scandent du rap ! Non, la force de la mise en scène est, ici, d’avoir trouvé un alliage magique entre le texte antique et ses résonances contemporaines : les mots nous touchent comme si Sophocle était parmi nous.

Electre, fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, fait partie de la famille des Atrides marqués à tout jamais par le geste de Tantale, leur ancêtre, qui offrit aux dieux son fils en guise de repas. Quatre générations plus tard, la guerre de Troie terminée, Clytemnestre, grâce à l’aide d’Egisthe son amant, assassine son mari. Electre attend la maturité de son frère, Oreste, pour venger leur père...

Le meurtre familial est pour Isabelle Pousseur la source du théâtre occidental. « Je reste persuadée que le théâtre est affaire de mystère et que la pulsion de donner la mort à celle qui nous a mis au monde, à celui qu’on a épousé ou à celle à qui on a donne la vie, demeure peut-être l’acte théâtral par excellence, celui que le théâtre reste seul à pouvoir interroger. » De plus, elle voit un lien fort entre le mythe d’Electre et les guerres fratricides des années 90 comme celles du Rwanda ou de Yougoslavie : « D’une part, il s’agit d’un conflit entre personnes proches, parfois très proches même, et d’autre part, ces conflits posent la question du droit à la poursuite de la violence, du droit à la vengeance, à la répétition sans fin de cette vengeance et à la quasi impossible et très douloureuse question de la justice. » Combien en effet de femmes pleurent comme Electre la mort d’un père ou l’absence d’un frère ? Combien d’hommes tels Oreste crient vengeance ? Et plus intimement, combien d’entre nous peuvent-ils ne pas se retrouver dans le trajet émotionnel d’une femme perdue dans la démesure de la haine et du deuil ? L’Electre d’Isabelle Pousseur n’est pas seulement une héroïne résistante, mais aussi une femme complexe dont l’acte pose question, tantôt instable ou névrotique, tantôt mystique. Cette vision davantage nuancée rejoint le cœur des pièces de Sophocle qui est d’offrir des problèmes plutôt que des solutions, de mettre notre capacité de jugement à l’épreuve sans juger lui-même pour nous.

Si le décor et les costumes sont contemporains, Isabelle Pousseur reprend néanmoins les interventions du chœur dans l’Antiquité. Mais une fois encore, elle s’octroie une liberté formelle résolument moderne. En collaboration avec Denis Pousseur et le chorégraphe Fatou Traoré, ce chœur s’apparente, selon les moments, à un murmure, une psalmodie, un cri ou un chant. Sans une distribution parfaite, le pari n’aurait pas été aussi réussi. Epinglons surtout Magali Pinglaut (Electre) et Véronique Dumont (Clytemnestre) qui, chacune à sa manière, rendent ce spectacle d’une qualité indéniable.

 

Christelle Brüll

Photos: Lou Herion

Du 24 novembre au 2 décembre à 20h15
(sauf le dimanche 26 à 15h et le mercredi 29 à 19h).
Au Théâtre de la Place, place de l’Yser 1, 4020 Liège.
Conférence par Georges Banu sur le personnage d’Electre dans la tragédie grecque le vendredi 1er décembre à 17h30.

Contacts : tél. 04.342.00.00, de 10 à 18h, du mardi au samedi, site www.theatredelaplace.be