L’enfant de Sclayn

La plus vieille séquence ADN humaine est belge

A Engis, en amont de Liège, furent pour la première fois découverts des restes d’homo neandertalensis (1829-1830). Cependant, à Neandertal, près de Düsseldorf en Allemagne, un homme fossile de même aspect fut exhumé en 1856. Ce nom fut alors donné à ce type humain aujourd’hui disparu, distinct de l’homme moderne. L’“homme de Spy”, lui aussi néandertalien, est mis au jour dans la province de Namur en 1886. Depuis, soit durant plus d’un siècle, plus rien n’est découvert en Belgique...

Or, en juillet 1993, au cours d’un de ces “étés archéologiques” qui permettent aux étudiants de s’initier à l’art exigeant des fouilles, est mise au jour, dans le sillon mosan à nouveau, extraite de la grotte Scladina (à Sclayn, près d’Andenne), la mandibule d’un enfant de 12-13 ans, vieux de 100 000 ans. « Avec cette découverte, on est à la source des Néandertaliens, observe Marcel Otte, professeur d’archéologie préhistorique à l’ULg, puisque les fossiles dégagés antérieurement remontent à peine à 40 millénaires. De plus, l’étude de l’ADN d’une dent de ce pré-adolescent, autrement dit le constituant chimique majeur de son patrimoine génétique, a pu être réalisée (par les généticiens lyonnais Catherine Häinni et Ludovic Orlando). On s’est ainsi aperçu que le code génétique de ce jeune individu est le même que celui de ceux analysés avant lui mais moins anciens. Bref, la séquence ADN humaine la plus vieille du monde est belge. »

Il faut dire que les conditions physico-chimiques de la grotte – humidité, phosphates et peu d’oxygène – étaient idéales pour la conservation de la matière organique à la source de la vie. « Ce qui laisse entendre, poursuit le
Pr Otte, que la durée de différenciation génétique au sein de la lignée des hominidés est nettement plus grande que ce que l’on imaginait et qu’elle ne correspond pas seulement à des différences morphologiques. » La revue scientifique américaine Current Biology ne s’y est d’ailleurs pas trompée qui vient de publier, dans son numéro de juin, les résultats de cette étude. Les Néandertaliens, ayant vécu au paléolithique moyen (entre environ – 100 000 et – 35 000 ans), sont donc plus voisins entre eux qu’ils ne le sont des hommes modernes, même s’ils ont cohabité un temps avec eux : cousins éloignés ils le sont certes, mais aucunement ancêtres directs.

Les origines lointaines de l’être humain restent, on le sait, encore très largement une énigme. D’où le retentissement que chacune des découvertes, si minime paraisse-t-elle, produit dans le monde scientifique et au-delà. Celle de l’“enfant de Sclayn” fait manifestement partie des plus majeures d’entre elles. « Depuis le naturaliste Philippe-Charles Schmerling, découvreur des premiers restes néandertaliens dans la grotte d’Engis, jusqu’aujourd’hui, la région wallonne – et singulièrement le sillon sambro-mosan – a toujours été à la pointe en matière de paléoanthropologie, observe M. Otte, particulièrement actif en ce domaine. Nos étudiants d’archéologie, appelés à investiguer les “archives” que la terre conserve depuis des temps immémoriaux, se font d’ailleurs chaque année la main dans la grotte Scladina. Repérée en 1971, elle regorge de quantité d’ossements d’animaux, dont pas mal d’ours, et est loin d’avoir livré à ce jour tous ses secrets. »

L’université de Liège participe activement à l’exploration minutieuse de ce site exceptionnel. Une exposition, divisée en “carrés de fouille” et au caractère didactique non dénué d’humour, y est actuellement accessible dans le pavillon d’accueil. Gageons que beaucoup de visiteurs, interpellés par la saga de nos origines, s’y précipiteront...

 

Henri Deleersnijder

Photo: asbl Archéologie andennaise