Wallons-nous ?

Comment peut-on être Wallon ?

C’est bien la question qui se pose à la lecture des journaux du nord du pays, mais aussi, assez souvent, des nôtres. Il est vrai que depuis plus de 40 ans, notre région est entrée dans une phase de fragilité économique liée au déclin de ses industries historiques.

Pourtant, les Wallons ne sont pas moins nombreux à se dire fiers d’être wallons que, par exemple, les Américains à se dire fiers d’être américains, même si cela s’exprime en mode plus mineur et avec beaucoup moins d’accents martiaux. L’identité wallonne n’a pas non plus le côté flamboyant – et parfois un peu fermé – d’une certaine identité flamande (on dira bien “une certaine” parce que les dernières élections communales ont rappelé qu’il y a aussi une Flandre très ouverte). Se sentir wallon est parfois perçu comme un peu dépassé à l’heure de la mondialisation. Pourtant, les mêmes qui trouvent “folklorique” l’identification à un territoire, vanteront souvent sans hésiter l’importance de l’identification à son entreprise. Retournons l’argument : si l’identité d’une entreprise ou d’une institution – la culture d’entreprise en langage contemporain – est unanimement considérée comme une ressource pour son développement, pourquoi en irait-il autrement pour une région ?

Depuis plus de 15 ans, le Centre d’étude d’opinion de l’ULg (Cleo) mène ses enquêtes au départ de l’intuition fondamentale que l’identification à sa région, mais aussi les liens de coopération créés entre les habitants (ce qu’on appelle aujourd’hui le “capital social”) constituent des ressources mobilisables pour le développement régional. On pourrait objecter que l’identification existe ou non, suite à un long processus historique, et que c’est donc une ressource qu’une région ou une communauté n’est pas en mesure de produire “à la demande”. Précisément, les enquêtes que nous avons menées montrent bien, à l’inverse de cette objection “essentialiste”, que l’identification est très sensible à la conjoncture et donc aux actes des décideurs. Une politique publique, certes, ne peut pas inventer l’identité wallonne, mais elle peut aider à la faire vivre ou au contraire à la rendre invisible. L’identité n’est donc pas du tout imperméable aux efforts consentis – ou non – pour la mobiliser.

Ce 20 octobre dernier, l’équipe du Cleo, en collaboration avec la revue Fédéralisme-Régionalisme, présentait à l’ULg une brève synthèse de l’ensemble de ses travaux, en hommage à feu le Pr René Doutrelepont qui en fut l’initiateur. Ceux-ci montrent bien que l’identité, dans une large mesure, est évolutive et réactive. Ils montrent aussi que l’identité wallonne, si elle se définit comme plutôt consensuelle et apaisée (elle ne se vit pas du tout en contradiction avec l’identité belge, par exemple, mais plutôt en convergence avec elle), n’est pas pour autant une identité faible ou fantomatique. A partir de là, il importe d’étudier, dans une région en recherche de son “second souffle” depuis quatre décennies, comment des dimensions symboliques ou relationnelles de la vie commune, comme l’identité ou le capital social, peuvent être mises en œuvre non seulement pour maintenir une société vivable dans une longue période de fragilité économique mais aussi pour l’aider à sortir de cette fragilité.

Marc Jacquemain,
chargé de cours à l’Institut des sciences humaines et sociales

Le numéro en question de la revue Fédéralisme-Régionalisme est désormais accessible en ligne, comme la plupart des anciens numéros, à l’adresse http://popups.ulg.ac.be

Des acteurs en mouvement

Au sens propre comme au sens figuré, les Wallons vont se mettre en mouvement à la fin du XIXe siècle. Pourquoi ? Contrairement à la Flandre, le mouvement wallon ne pouvait évidemment pas revendiquer l’usage d’une langue constitutive d’une identité propre. Il fallait développer un argumentaire d’une autre nature, où l’arrière-fond culturel français serait inévitable, mais la référence à cette culture française ne rendrait pas le mouvement wallon homogène; au contraire, il serait à la source de ses nuances entre les partisans minoritaires d’une réunion à la France et ceux d’une modification du statut unitaire de la Belgique.

En vérité, face aux succès croissants remportés par les Flamands dans leur combat revendicatif, le mouvement wallon fut sous-tendu par une crainte fondatrice : le bilinguisme à Bruxelles. C’était le risque de voir rendu obligatoire dans la fonction publique, l’administration, la justice et, d’une manière générale, tous les services de l’État, l’usage du français et du flamand, mettant en difficulté les élites francophones ignorantes d’une deuxième langue autrefois inutile, et facilitant une entrée en force de Flamands, ayant de toute façon été éduqués en français.

Certes, on détecte les prémices d’une prise de conscience wallonne dans les milieux littéraires et dialectaux, avec notamment la création en 1856 de la Société liégeoise de littérature wallonne, mais elle s’attache aux traditions littéraires et folkloriques locales plutôt que de détacher une spécificité identitaire wallonne du cadre belge.

Bruxelles, où les francophones étaient sur la défensive, et où, centralisation oblige, œuvraient des fonctionnaires, des employés et des travailleurs wallons, fut le berceau du mouvement wallon. En février 1888 y est créée la Société de propagande wallonne. Ce type de structures locales allaient se multiplier et seraient à l’origine de Congrès se voulant des vitrines du mouvement wallon, où l’idée de séparatisme administratif fit son chemin, en fonction aussi de l’évolution démographique et économique en Belgique.

En 1912, à Charleroi, fut constituée une structure permanente : l’Assemblée wallonne, présidée par Jules Destrée, auteur de la fameuse Lettre au Roi sur la Séparation de la Wallonie et de la Flandre. Ce texte emblématique fut parfois mal compris. Destrée ne plaide pas pour une rupture du pays mais, au contraire, pour son sauvetage, par la reconnaissance de l’existence de deux peuples en Belgique dont l’autonomie doit être recherchée dans le cadre belge.

En 1913, l’Assemblée wallonne se donna un drapeau, le Coq Hardi aux couleurs liégeoises rouge sur fond jaune, et choisit une date de fête wallonne, le dernier dimanche de septembre en souvenir de la Révolution belge de 1830. Elle ne se prononça pas définitivement sur un hymne; il faudra beaucoup de temps pour que s’impose Li Tchant dès Walons.

Les militants wallons disposaient désormais des supports symboliques et des signes de ralliement pour renforcer leur visibilité auprès des masses. Au fil des congrès, des réunions, des conférences, dans de multiples publications, leur argumentaire s’amplifiait, s’affinait. La presse wallonne se diversifia en nombre de titres. Ligues et fédérations wallonnes les plus diverses ouvrirent leurs portes, aux femmes, aux sportifs, aux étudiants... Bref, une identité wallonne se construisait, mais sur l’évolution même de la réalité historique belge.

 

Pr Philippe Raxhon,
département des sciences historiques