La réalité du risque sismique en Belgique

Constructions neuves et anciennes peuvent être consolidées


Hervé Degée

Les tremblements de terre occupent une place particulière dans la famille des catastrophes naturelles. Ils sont les seuls à être totalement imprévisibles et ils sont aussi pratiquement les seuls à n’avoir aucun effet direct sur les individus, mais uniquement sur leur environnement tant bâti que naturel. Ils ont aussi la désastreuse habitude de déclencher d’importants effets secondaires tels que glissements de terrain ou tsunamis, en plus des dommages directs causés aux constructions.

En conséquence, l’impact d’un séisme potentiel n’est pas uniquement lié à sa magnitude, mais aussi et surtout à la densité de population de la zone dans laquelle il se produit et à la fragilité des bâtiments de cette zone. C’est ainsi que les tremblements de terre qui se produisent à répétition dans des régions comme l’Alaska ont certainement moins d’impact que celui qui a causé plus de 80 000 morts au Cachemire il y a à peine plus d’un an.

Et la Belgique dans tout ça ? On pourrait s’y croire à l’abri, mais la mémoire des sismologues de l’Observatoire royal, qui est certainement la source la plus fiable sur le sujet, nous enseigne qu’au cours des 20 dernières années, notre pays a connu pas moins de 900 séismes enregistrés. Evidemment, la plupart sont passés complètement inaperçus pour la population car trop faibles pour être ressentis, mais c’est bien là une preuve de l’activité sismique continue, bien qu’heureusement modérée, de notre région, et tout particulièrement dans les provinces de Liège, du Limbourg et du Hainaut. En outre, les archives historiques recensent 14 événements sismiques de magnitude estimée à plus de cinq au cours du dernier millénaire, dont le plus fort, en 1692, a même été ressenti jusqu’en Angleterre, alors que son épicentre était situé dans la région de Verviers.

Sur un plan statistique, on estime qu’une maison belge présente environ autant de risques de subir un tremblement de terre qu’un incendie, tout simplement parce que si les incendies sont plus fréquents, ils ne concernent dans le pire des cas que quelques bâtiments, au contraire des séismes plus rares mais qui englobent toujours une zone géographique plus vaste. De plus, on estime que le coût annuel moyen des dégâts causés par les tremblements de terre est environ deux fois plus élevé que le coût des inondations. On touche cependant là au paradoxe principal du risque sismique : pour en arriver à de tels chiffres, on doit effectuer ces évaluations statistiques sur une période de 500 ans !

Bien que la fréquence de tels événements potentiellement très dommageables paraisse faible, il convient malgré tout de s’en préoccuper de manière adéquate. A quoi bon, par exemple, vouloir appliquer les concepts du développement durable au domaine de la construction si l’intégrité des bâtiments n’est même pas garantie ? Le souci actuel de protection du patrimoine architectural historique pousse également dans le même sens. La direction de l’aménagement du territoire de la Région wallonne vient de faire un premier pas dans cette direction en prenant l’initiative d’organiser en octobre dernier un colloque à destination des architectes et urbanistes afin de les sensibiliser au problème, mais aussi et surtout de leur montrer que des solutions raisonnables existent pour limiter les risques.

D’ici 2010 au plus tard, la Belgique doit adopter la réglementation européenne parasismique, accompagnée d’une annexe nationale actuellement en cours de rédaction et destinée à préciser certains aspects spécifiques au contexte belge. Il n’est, par exemple, certainement pas nécessaire d’exiger que tous les bâtiments belges soient construits sur amortisseurs alors que ce n’est même pas le cas au Japon. Cette norme à laquelle le “Groupe sismique” de l’ULg a significativement contribué constitue un état de l’art des connaissances en matière de construction en zone sismique et a été élaborée à l’échelle internationale sous la direction principale de scientifiques italiens, grecs et portugais. Elle traite aussi bien d’aspects relatifs aux constructions nouvelles qu’au renforcement de constructions existantes, mais n’aura toutefois aucune force de loi et ne pourra être d’application qu’à la demande du maître d’ouvrage. Par ailleurs, concernant les maisons unifamiliales, un “Guide parasismique” à destination des architectes et cohérent avec les pratiques constructives traditionnelles de notre pays a été élaboré. Les propositions de ce guide ont même été validées par une expérimentation sur des maisons réelles à l’aide du simulateur de séisme du laboratoire de génie civil de Lisbonne.

En conséquence, cette carte blanche ne se veut certainement pas alarmiste. Si le phénomène sismique est une réalité en Belgique, des techniques existent pour en limiter l’impact, mais leur mise en œuvre est encore une question de choix personnel des propriétaires de bâtiments. Le coût additionnel de ces mesures reste très modéré par rapport au coût global d’une construction neuve et il s’agit, en tout état de cause, d’une approche plus saine que de contracter a posteriori une police d’assurances pour un bâtiment mal conçu.

Avec l’espoir que cette réflexion fasse son chemin dans la population, les équipes de chercheurs continuent d’améliorer ces techniques et développent les bases scientifiques des nouvelles générations de réglementation parasismique.

 

Hervé Degee, chercheur qualifié FNRS
département architecture, géologie, environnement et constructions président du Groupe belge de recherches en sismologie et ingénierie sismique (BeSeiG)