Bon anniversaire, Madame

Rita Lejeune vient de fêter ses 100 ans

Née à Herstal le 22 novembre 1906 dans une famille de la moyenne bourgeoisie, celle qui allait devenir une médiéviste de renommée internationale mena dans notre Université de brillantes études en philologie romane, qui lui valurent, à 22 ans, le titre de docteur en philosophie et lettres. Les débuts de sa carrière scientifique ne se font pas attendre : boursière de la Fondation universitaire et lauréate du Concours des bourses de voyage en 1929, elle obtient bientôt un mandat d’aspirant au FNRS, où elle reste jusqu’en 1937. Entre-temps, sur les conseils de son maître Maurice Wilmotte, Rita Lejeune s’était rendue à Paris pour parfaire sa formation auprès des savants illustres que furent Alfred Jeanroy et Mario Roques.

Diplômée de l’École pratique des Hautes Etudes de Paris en 1935, elle revient à Liège pour défendre la même année une thèse d’agrégation consacrée à l’œuvre du romancier Jean Renart. Son cursus, déjà, est remarquable, et ses mérites scientifiques salués à l’extérieur; à Liège, la reconnaissance académique tardera pourtant à se manifester. Nommée chargée de cours en 1939 – dix ans après Marie Delcourt, la première femme chargée de cours dans notre Alma mater –, Rita Lejeune se voit d’abord confier des cours facultatifs ou optionnels portant sur la littérature wallonne, le roman français au Moyen Age ou les auteurs provençaux. La consécration vient enfin en 1954 avec le titre de professeur ordinaire.

Fidèle à l’esprit du fondateur Maurice Wilmotte, qui s’était montré soucieux de faire de la section un vrai département d’études romanes et pas seulement d’études françaises, Mme Lejeune réussira à obtenir un accroissement notable des enseignements du provençal, offrant ainsi aux troubadours du Midi, initiateurs de la lyrique européenne, la place qui leur est légitimement due dans le cursus des études romanes. Par la création d’un nouveau cours ouvert aux lettres d’oc modernes et contemporaines ainsi que par ses propres travaux, elle mit l’université de Liège à la pointe des études occitanes. Aujourd’hui encore, ces matières restent très largement suivies par nos étudiants.

Ses enseignements reflètent les orientations majeures qui traverseront les recherches de toute une vie : la littérature médiévale française d’oc et d’oïl et les productions artistiques de Wallonie. L’examen de sa riche bibliographie révèle l’étendue de ses curiosités. Aucun des grands genres n’a échappé à son attention : épopée, lyrique, roman, théâtre. Ne se limitant pas à des questions d’histoire littéraire ou d’interprétation philologique des textes, elle a tourné ses regards vers l’histoire et l’histoire de l’art. Son approche personnelle et novatrice des problèmes nous a valu des suggestions stimulantes, certes parfois jugées audacieuses, et de très belles découvertes qui marquèrent la discipline. Une intense activité à laquelle son accession à l’éméritat en 1977 n’a pas mis fin. En 2004 encore, elle nous a offert une anthologie de traductions de textes wallons.

Elle a partagé avec son frère, le regretté Jean Lejeune, historien renommé de la principauté de Liège, un attachement passionné à la Wallonie, héritage d’un père poète dialectal à ses heures. Cet attachement s’exprimera de la plus belle manière dans les volumes de La Wallonie, le Pays et les Hommes, une entreprise collective monumentale dont elle a dirigé avec le
Pr Jacques Stiennon la partie consacrée aux lettres, aux arts et à la culture. Couronnée de plusieurs prix, cette œuvre encyclopédique a donné à notre région la preuve magistrale de ses richesses; elle témoigne aussi de la volonté qu’a eue Rita Lejeune d’ouvrir noblement les savoirs universitaires à un vaste public. La même ambition l’animait déjà en 1955, lorsqu’elle co-organisa avec Jacques Stiennon l’exposition Le Romantisme au Pays de Liège. Un catalogue, signé à deux mains, conserve le souvenir de cette manifestation et les complices de toujours renouvelèrent leur alliance pour les célébrations du millénaire de l’abbaye Saint-Laurent – qui nous valurent encore un superbe livre – , ainsi que pour la mise sur pied de l’exposition Rhin-Meuse, dont ils assurèrent la direction scientifique et le catalogue. Au premier rang de leurs productions communes, on mettra toutefois les deux prestigieux volumes sur La légende de Roland dans l’art du Moyen Age, qui rassemblent toute l’iconographie rolandienne.

Cette brillante carrière fut saluée de prix et de hautes distinctions : docteur honoris causa de l’université de Bordeaux, Socí du Félibrige, Rita Lejeune est aussi membre de plusieurs académies (Academia de Buenas Letras de Barcelona, Medieval Academy of America, Académie des jeux floraux de Toulouse, Académie royale de Belgique). Dans sa vie bien remplie, la science et les livres n’ont pourtant pas occupé toute la place. De son union avec Fernand Dehousse naquirent deux enfants, Jean-Maurice et Françoise, qui lui donnèrent à leur tour des petits-enfants, dont la présence a jadis rempli d’agitation la vaste demeure de la rue Saint-Pierre, par ailleurs toujours généreusement ouverte aux amis, aux disciples ou aux collègues de passage. Le tableau serait incomplet si l’on n’évoquait en outre l’engagement de Mme Lejeune aux heures sombres de la guerre, où elle participa à des mouvements de résistance et d’aide aux sinistrés.

Une femme d’exception, décidément, que l’université de Liège peut s’enorgueillir d’avoir pu compter parmi ses membres, et à qui nous sommes tous heureux de dire : bon anniversaire, Madame !

 

Nadine Henrard
chargée de cours au département de langues et littératures romanes