3 questions à Pierre Ozer

Le réchauffement climatique

Pierre Ozer est chargé de recherches au département des sciences et gestion de l’environnement.


Photo Jean-Louis Wertz

 

Le 15e jour du mois : Vous vous êtes récemment indigné contre les “sauts de puces” aériens ?

Pierre Ozer : J’ai effectivement signé avec mon collègue de la Faculté universitaire de Gembloux, Dominique Perrin, une carte blanche dans La Libre Belgique afin d’attirer l’attention sur une absurdité environnementale, à savoir celle d’organiser une liaison aérienne entre Charleroi et Liège. A mon sens, c’est une folie d’autant que l’autoroute E42 remplit très bien son rôle. De qui se moque-t-on ? Peut-on à la fois ratifier le protocole de Kyoto et autoriser pareille aberration écologique ?

Cette “anecdote” est évidemment à replacer dans le contexte du réchauffement climatique. Depuis 20 ans, les canicules dans les pays du Nord sont plus fréquentes, les hivers moins rigoureux et les précipitations intenses, très ponctuelles, se succèdent à un rythme soutenu, causant inondations et dégâts nombreux. La hausse des températures provoque aussi la fonte des glaces des pôles et des montagnes, ce qui aura pour conséquence d’élever le niveau de la mer et de rayer de la carte, de facto, des milliers d’hectares aujourd’hui habités. Et si le Bengladesh et le Vietnam sont les premiers concernés, les Hollandais n’ont pas de quoi se réjouir, pas plus que les pays méditerranéens qui connaîtront des épisodes de sécheresse accentuée dans la mesure où les pluies trop intenses ne nourriront pas suffisamment les nappes phréatiques. L’Espagne a déjà réagi en mettant au point un processus de “désalinisation” de l’eau de mer, mais le coût de cette technique est exorbitant et ne pourra être assumé que par les pays nantis. Ce qui laissera des millions de personnes sur le quai.

Inverser la tendance paraît maintenant utopique mais nous pouvons au moins freiner son évolution en limitant fortement nos émissions de CO2 et d’autres gaz à effet de serre, lesquelles, on le sait, sont directement liées à l’utilisation de l’énergie fossile. Or chaque vol “ultra-court” provoque le rejet d’une dizaine de tonnes de CO2 dans l’atmosphère ! Affréter un car pour permettre aux Carolorégiens de gagner Liège m’avait paru bien plus raisonnable, et c’est avec soulagement que nous avons appris la décision du ministre André Antoine d’annuler ce type de vols énergivores et polluants.

Le 15e jour : Freiner le cours des choses, d’accord, mais comment ?

P.O. : Depuis longtemps, les scientifiques, relayés par plusieurs initiatives privées, insistent sur le développement des énergies vertes (solaire, éoliennes, etc.) et sur la nécessaire lutte contre la déforestation. Car si l’on veut limiter la concentration en CO2 dans l’air, il faut réduire drastiquement sa production mais aussi tenter de la stocker : c’est le rôle des grandes forêts comme celle de l’Amazonie ou du bassin congolais qu’il faut protéger jalousement. A mon sens, il est évident que les Etats doivent non seulement soutenir les projets “verts” mais favoriser leur mise en place, partout dans le monde. Cependant, je crois beaucoup aussi à la modération personnelle pour éviter les gaspillages énergétiques. Encore faut-il que le consommateur soit conscient des enjeux. Sait-il, par exemple, que le trafic routier a augmenté de 20 % en dix ans ? Que la vitesse aggrave la pollution ? Que la climatisation, bientôt introduite dans toutes les voitures, accroît la consommation d’essence et donc les émissions de CO2 ? Dans un autre registre, se rend-il compte que les pommes d’Afrique du Sud parcourent des milliers de kilomètres avant d’arriver dans notre corbeille ? Toutes les justifications économiques font pâle figure face aux dégâts environnementaux : pour quelle raison les kiwis de Nouvelle-Zélande sont-ils moins chers que les kiwis italiens ? Peut-être parce que le kérosène utilisé par les transports aériens n’est pas taxé...

Par ailleurs, chaque jour, le site du Sart-Tilman attire bien plus de 10 000 étudiants et employés. Et les places de parking se font de plus en plus rares. L’université de Liège pourrait être pro-active et mettre en place un système de promotion du co-voiturage en alertant chacun (via le net) sur les différentes personnes habitant dans un rayon d’un kilomètre de son domicile et se rendant sur le campus. Ainsi, des voisins de Barchon ou de Villers-le-Bouillet pourraient remplir un seul véhicule, permettant de la sorte une économie multi-échelle (temps, argent, pollution, encombrements, etc.). Selon une étude menée l’année dernière, la demande est forte : près de 40% des navetteurs se rendant sur le campus seraient tentés par l’expérience si on les aidait à trouver des co-voitureurs...

Le 15e jour : L’économie d’énergie pourrait-elle avoir un impact négatif sur nos économies ?

P.O. : Au contraire ! Le récent rapport de Nicholas Stern, ancien chef économiste de la Banque mondiale, étudie, pour la première fois, l’impact à court terme du réchauffement climatique sur l’économie mondiale. Ses conclusions sont limpides : si les États ne prennent aucune mesure rapide, les changements climatiques pourraient provoquer une récession économique catastrophique. Ils rendraient de grandes parties du globe inhabitables en provoquant le déplacement de 200 millions de personnes, causeraient la disparition de 40% des espèces vivantes, sans parler des sécheresses et des inondations à grande échelle. Le rapport évalue le coût total de la facture à 5500 milliards d’euros, soit plus que les deux guerres mondiales réunies ou que la crise de 1929.

Nicholas Stern préconise, d’urgence, de consacrer 1% du PIB annuel de la planète, soit près de 275 milliards d’euros, à la lutte contre l’effet de serre et invite les pays les plus polluants, comme la Chine ou les Etats-Unis, à réduire leurs émissions de CO2, en leur faisant “payer le prix” de leur pollution. Il souhaite évidemment la reconduction du protocole de Kyoto après 2012. Ce processus est en cours, un programme de travail vient d’être établi lors de la Conférence de Nairobi (4 au 17 novembre 2006). Cette conférence a également conduit à la mise en place de mécanismes concrets permettant une meilleure répartition des efforts à faire en matière d’adaptation au changement climatique, en particulier dans les pays africains.

Malgré ce tableau assez sombre, j’en conviens, je garde un certain optimiste. Car si les défis sont gigantesques, l’opinion publique évolue très sensiblement en faveur de l’environnement. Le citoyen s’intéresse à la problématique (le film d’Al Gore, Une vérité qui dérange, dépasse le succès d’estime) et veut infléchir le cours des choses comme en témoignent les nombreuses manifestations, en Europe notamment. Or, la force des consommateurs est considérable et leur attitude peut contraindre les entreprises à tenir compte, désormais, de la dimension environnementale. Certaines d’entre elles manifestent déjà une réelle attention à la limitation de la pollution en incitant le personnel à utiliser le vélo ou à préférer le train pour venir travailler. Je sais aussi qu’une réflexion est en cours dans la région liégeoise pour construire une grande surface entièrement dédiée aux produits locaux. Ce sont des exemples qui, j’en suis persuadé, feront tâche d’huile et contribueront à sauver la planète.

 

Propos recueillis par Patricia Janssens