Ainsi va l’économie

La reconversion des travailleurs

Il est maintenant reconnu combien la globalisation de l’économie a accentué la compétitivité internationale et la pression exercée sur les entreprises. Cette accentuation de la concurrence incite les gestionnaires à compresser au maximum les coûts de fonctionnement, ce qui, pour nombre d’entre eux, se résume souvent à la compression des seuls coûts salariaux. La stratégie la plus visible et la plus répandue reste la réduction des effectifs à travers des changements majeurs comme les restructurations, les délocalisations ou les fermetures de sites entiers d’entreprises. Après Duferco, la Sabena et bien d’autres, ce phénomène touche aujourd’hui VW Forest. A l’heure actuelle, c’est donc davantage le changement que la stabilité qui est la norme des entreprises modernes.

Très concrètement pour le travailleur, ce phénomène se vit au travers d’une intensification sans cesse croissante du travail, mais aussi par une prolifération de formes atypiques de travail, une précarisation des contrats, une augmentation de l’insécurité d’emploi ou encore par des pertes d’emploi effectives. On comprend dès lors l’inévitable fragilisation du travailleur.

Les compétences nécessaires au travailleur dans son entreprise évoluent sans cesse, rendant son expertise professionnelle rapidement obsolète. La précarité des emplois accentue ce phénomène. Bien souvent, cette perte d’expertise continuelle s’accompagne d’une responsabilisation du travailleur par rapport à son “employabilité”, sa capacité à apprendre, sa pro-activité pour développer ses compétences.

Dans ce contexte d’instabilité et de précarisation des contrats de travail, le contrat psychologique, qui se noue habituellement entre le travailleur et son employeur, peut être facilement rompu. Ceci augmente fortement les sentiments d’injustice parmi les travailleurs, entraînant bien souvent des crises identitaires au niveau professionnel. Leur demander de continuer à s’impliquer et à s’engager dans leur travail devient alors indécent.

Face à ces situations, les travailleurs vont mettre en œuvre des stratégies pour s’adapter tant bien que mal. Ce phénomène s’apparente à un deuil où ils vont passer par les phases de déni, de colère, de négociation pour diminuer les pertes, de dépression lorsqu’ils réalisent la perte réelle et enfin d’acceptation de la situation permettant progressivement une reconstruction. Dans le cadre des pertes d’emploi, les cellules de reconversion organisées par les services publics en Wallonie proposent sur une base collective une aide dans cette reconstruction personnelle afin de favoriser le reclassement et/ou la reconversion en cas de licenciements collectifs importants.

Ces cellules proposent, au-delà d’un accompagnement dans les démarches administratives, des activités collectives permettant aux travailleurs de se familiariser avec leur environnement social et professionnel et d’acquérir les outils leur permettant de gérer leur mobilité et leur “convertibilité”. Elles proposent également un travail individuel permettant une réinsertion professionnelle effective, à travers un bilan professionnel, des accès à la reconversion et à la qualification. Et dans le contexte actuel, on ne peut que les encourager à assurer leur convertibilité en continuant à développer leurs compétences, en profitant de toutes les occasions offertes par l’entreprise ou les organismes de formation.

Isabelle Hansez
chargée de cours adjointe
service de psychologie du travail et des entreprises

 

Redéploiement ou refinancement wallon ?

A l’instar du célèbre Plan Marshall lancé dans l’immédiat après-guerre pour reconstruire l’Europe, la Région wallonne a dorénavant son propre plan de relance économique. Reste à se demander pourquoi, après les effets d’annonce de ce début d’année 2006, le dossier semble, aux yeux de l’opinion publique, relativement discret. Serait-ce là l’effet des “affaires” qui ont récemment bousculé la région wallonne ? Ou faut-il voir plutôt dans cette soudaine quiétude une condition nécessaire à la bonne marche de l’économie ? Les efforts consentis au cours de ces derniers mois ont pourtant été considérables.

On peut s’arrêter, l’espace de ces quelques lignes, sur les raisons de cette relative discrétion et plus particulièrement sur la dynamique entamée. L’initiative n’est-elle pas davantage perçue comme un vaste plan de refinancement de l’économie wallonne plutôt que comme un réel projet de redéploiement ? Que peut-on entendre par véritable “redéploiement” ? Pour produire les effets socio-économiques escomptés, un tel effort doit engager la société dans son ensemble. Si une des clés de réussite du premier Plan Marshall avait reposé sur l’existence du compromis tacite qu’offrait alors la société industrielle – celui du salariat : travail contre salaires et protections sociales –, on est en droit de se demander où aller chercher les bases d’un scénario comparable. Aujourd’hui, les délocalisations, les fermetures d’entreprises semblent détricoter un peu plus chaque jour les modalités d’un ancien compromis. L’heure n’est plus à la sécurité de l’emploi mais à la responsabilité des salariés sur lesquels pèse désormais une obligation de résultat. Il ne suffit plus d’exercer convenablement son métier mais il faut se tenir constamment informé, veiller à entretenir ses compétences et son employabilité tout au long de la carrière. Tout en évaluant les travailleurs à l’aune de leur performance, les entreprises transfèrent pour partie le risque entrepreneurial vers les salariés. Une nouvelle rationalité managériale, économe et intrusive a fait son entrée dans l’entreprise.

Dorénavant, le développement industriel ne repose plus sur la seule force du travail : il en appelle à la subjectivité des salariés. Après un long débat qui a divisé nombre d’intellectuels sur la question de la “fin du travail”, force est de constater que nous serions finalement entrés dans l’ère du travail sans fin… sur soi ! A savoir “apprendre à apprendre”, être performant, au boulot, en société, à l’école, au lit, dans la salle de sports et dans tous ces lieux où se joue désormais la construction de soi. Pour une part non négligeable d’individus, l’aventure est belle, elle est exaltante. Mais pour tous ceux qui n’ont pu prendre le train en marche, l’impératif de mobilité et de flexibilité s’accompagne aussi d’insécurité, de risque de relégation, de décrochage total avec les droits et les protections sociales.

Et la question de demeurer pendante : comment, dans un tel cadre de société du risque, rechercher ce nouveau type de compromis ? Car si redéployer c’est mettre en question l’ensemble de la société, redéployer peut aussi signifier fragiliser, reléguer. Si hier encore l’Etat social intervenait pour répartir et redistribuer les ressources, il faut dorénavant pouvoir rencontrer de nouvelles attentes plus individuelles, plus diversifiées et plus complexes. Il s’agit désormais d’assurer les trajectoires et les parcours de vie de plus en plus incertains, déstabilisés par les aléas du marché du travail et de la vie privée. Des pistes de réflexion sont actuellement développées et discutées. L’enjeu est de pouvoir allier aux impératifs économiques de développement et aux dynamiques politiques dites “d’activation” les attentes de reconnaissance en provenance de personnes aux parcours familiaux, conjugaux, d’emploi, de formation de plus en plus frappés du sceau de l’aléa et de l’incertitude.

Pr Didier Vrancken
Institut des sciences humaines et sociales