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Forcer la nature
La complexité de certains médicaments les rend difficilement synthétisables par les techniques chimiques ou cellulaires traditionnelles, surtout à des prix acceptables pour la sécurité sociale et pour les patients. Or, tous les êtres vivants étant constitués – entre autres –de protéines, c’est leur métier d’en produire. La transgenèse de vertébrés supérieurs permet de produire (souvent dans le lait ou dans l’œuf) des protéines complexes qui sont souvent matures, stables et efficaces et, en particulier, des protéines thérapeutiques à usage humain. Au-delà de la “mise au point” de ces animaux producteurs de précieuses protéines, la suite n’est plus qu’une question d’élevage et de purification classique des protéines produites. « Bien sûr, insiste le Pr Daniel Desmecht, du même département, la perspective d’un nouvel animal modifié doit s’accompagner de critères formels d’évaluation de l’OGM : il faut un gain pour l’humanité, un contrôle strict de la dissémination, un test de la qualité de vie de l’animal et, pour les denrées alimentaires, il faut tester leur innocuité. »
Ces poules écossaises ne sont pas les premiers bioréacteurs vertébrés à produire des médicaments. En 1991 est né le premier taureau transgénique, père d’une lignée dont les filles produisent de la lactoferrine humaine dans leur lait. Depuis août 2006, on trouve sur le marché un anticoagulant produit dans le lait de chèvres transgéniques. Mais pouvoir le faire dans l’œuf simplifie les choses car les poules sont faciles à élever, produisent beaucoup d’œufs et il est plus facile d’extraire les protéines d’un œuf que du lait de vache. Il y a aussi un avantage pour la santé publique : plus les protéines à usage humain sont produites dans un système phylogénétiquement éloigné de l’homme, moins on risque le transfert de pathogènes, comme ce fut le cas avec le prion. De plus, la production de protéines peut avoir un effet systémique important : présentes en grande quantité dans l’animal, elles peuvent le tuer. Les produire dans l’œuf et, de surcroît, dans une espèce où la protéine – humaine – a moins de chances d’être active, réduit le risque de tuer la poule aux œufs d’or.
« L’actuel regain d’intérêt pour la production de protéines à des fins thérapeutiques dans l’œuf de poule est associé à deux ruptures technologiques récentes, explique Daniel Desmecht. D’un côté, la technique de transgenèse est devenue beaucoup plus efficace et, d’un autre, les concentrations de médicament atteintes dans l’œuf commencent à devenir réalistes. Le Graal serait de les produire « in vitro »... mais, pour le moment, cette perspective n’est pas à notre portée. »
Extrapoler ?
Au département de morphologie et pathologie de l’ULg, on ne cache pas son ambition de tenter de maîtriser à court terme la production de médicaments dans l’œuf de poule. « La transgenèse nous tient à cœur car elle peut apporter de nombreux bénéfices, explique Luc Grobet. Ce qui m’intéresse, c’est la mise au point d’un outil capable d’augmenter l’efficacité des technologies actuelles pour la production de protéines, en particulier dans l’œuf. D’ici 2010, il y aura un marché de plus de 50 milliards de dollars autour de certaines protéines. »
« Pour ma part, reprend Daniel Desmecht, je m’intéresse aux animaux transgéniques aussi parce qu’ils permettent de répondre à des questions biologiques : souvent, pendant des années, on accumule des résultats issus d’études dans des cellules qui sont des systèmes ultra-simplifiés, sans connaître le bien-fondé des conclusions pour un organisme pluricellulaire et, en particulier, pour l’homme. La transgenèse est un outil exceptionnel pour vérifier les possibilités d’extrapoler des résultats obtenus dans des flacons à un organisme pluricellulaire. »
Elisa Di Pietro
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