Une certaine Allemagne

Eva Leitolf évoque le climat des violences raciales


Photo: Eva Leitolf

Le centre culturel des Chiroux expose actuellement les photographies d’Eva Leitolf, une jeune photographe allemande engagée dans le courant documentaire et social si riche chez nos voisins d’outre-Rhin. Et c’est d’une certaine Allemagne que nous parlent ses images. De 1992 à 1994, plusieurs attaques directes, à connotation raciste, ont secoué le pays. A Rostock, complexe industriel et portuaire de l’ancienne RDA, près de la Baltique, un centre d’accueil pour demandeurs d’asile avait été la cible d’adolescents et de riverains, tandis qu’on boutait le feu à un foyer hébergeant des Vietnamiens. La police n’était intervenue sur les lieux qu’après plusieurs heures, et sans véritable intention dissuasive : les forces de l’ordre avaient même fait demi-tour, jugeant les faits peu inquiétants. A Thale, d’autres adolescents, garçons et filles, s’en étaient pris à un foyer d’accueil vietnamien, qu’ils connaissaient pour y avoir été invités à manger. A Solingen, dans le bassin de la Ruhr, la maison d’une famille turque avait été incendiée, et cinq jeunes filles y ont perdu la vie. A Bielefeld-Senne, c’est un cocktail molotov, lancé par des adolescents, qui a détruit un étage d’une maison occupée par des immigrés turcs, travaillant sur des chantiers de construction.

Ces événements tragiques avaient plusieurs points communs aisément identifiables. Les victimes étaient toujours d’origine étrangère. Les assaillants se constituaient souvent de petites bandes d’adolescents. Les faits se produisaient dans des villes à forte densité industrielle, dans le contexte socio-économique dégradé de la réunification des deux Allemagne. Et les forces de l’ordre s’étaient montrées pour le moins discrètes...

Eva Leitolf est retournée sur les lieux de ces agressions. Les images qu’elle en a ramenées ne sont pas du reportage à chaud, mais un travail mené presque de manière clinique. Elle fixe par une photographie rigoureusement cadrée le contexte autant que les situations, un banal intérieur d’appartement noirci par la fumée, des jeunes désœuvrés en boots militaires, des quartiers où la paupérisation va de pair avec l’uniformité de l’habitat. Le travail de la photographe a ceci de remarquable qu’il n’entend pas dénoncer, mais suggérer : le racisme latent et la violence qui en découle, dans une certaine frange de la population allemande. Le parallèle avec ce qui a pu se passer chez nous, notamment lors de récentes agressions physiques, à Anvers ou à Binche, n’en est que plus frappant.

La seconde partie de l’exposition “Rostock Ritz” est au moins aussi saisissante. La photographe est partie dans l’actuelle Namibie, qui fut colonisée par les Allemands au début du XXe siècle. En 1904, les troupes allemandes y massacrèrent, sur ordre de Guillaume II, les populations Hereros et Namas. Aujourd’hui, la Namibie est certes indépendante, mais les descendants des colons allemands sont restés les propriétaires des grandes exploitations... où travaille une main-d’œuvre à bon marché, essentiellement noire. Ici également, Eva Leitolf évoque les tensions subsistant entre les deux communautés. Et elle épingle les trophées et autres signes distinctifs qui continuent de souder les fermiers blancs : salut au drapeau, uniformes dont on ne sait s’ils sont plus folkloriques que militaires, intérieurs bien propres où s’affichent les emblèmes de l’ancienne communauté allemande. Image forte, elle aussi, que celle de ce portail, “Rostock Ritz”, dressé devant la plaine désertique : elle évoque immanquablement le “Arbeit macht frei” de sinistre réputation... Un bémol à cette double exposition de qualité : les heures d’ouverture trop restreintes.

 

Alain Delaunois

Eva Leitolf, au centre culturel Les Chiroux, place des Carmes 8, 4000 Liège. Jusqu'au 30 mars, les mercredi et jeudi de 14 à 17h, aux horaires des spectacles ou sur rendez-vous.

Contacts: tél. 04.223.19.60