Modèles de croyances

La  physique statistique pour décrypter les comportements sociaux

Comment caractériser une population ? Autrefois réservée aux sociologues, cette question intéresse de plus en plus les physiciens qui se plaisent à étudier les comportements sociaux au moyen des modèles qu’ils utilisent pour décrire la croissance des cristaux. Et ça marche.

De la langue à la religion

Etudier les compétitions entre les langues parlées au sein d’une population est déjà une manière de la décrire. C’était d’ailleurs le thème qu’avait abordé le Pr Dietrich Stauffer lors du séminaire ayant précédé la séance au cours de laquelle l’université de Liège lui avait remis les insignes de docteur honoris causa l’année dernière. Mais les langues ne sont pas l’unique degré de liberté d’une population. « La conférence de Stauffer me trottait dans la tête, confie Marcel Ausloos, chargé de cours au service de mécanique statistique appliquée et des matériaux de l’ULg. Étant passionné de philosophie et de spiritualité, je me suis dit que je pourrais appliquer son étude des langues aux religions. »

Des similitudes existent en effet entre les langues et les religions. « Pour le physicien, les évolutions des langues, des religions, et même d’une opinion, voire d’une maladie dans un troupeau de vaches relèvent d’un même type de description, reprend Marcel Ausloos, non sans un brin d’humour. L’émergence d’un état collectif à partir d’options individuelles est semblable au processus physique de nucléation résultant d’une compétition entre une énergie de volume et une énergie de surface… » Le modèle physique utilisé pour la construction de réseaux sociologiques est celui de l’“attachement préférentiel”, dont la dynamique postule l’attachement préférentiel à l’option de sa mère.

Il y a cependant des différences entre l’évolution d’une langue et celle d’une religion. Tout d’abord, les échelles de temps ne sont pas les mêmes : on peut changer de religion du jour au lendemain, alors que la pratique d’une nouvelle langue requiert du temps. Une autre distinction réside dans l’action de “champs extérieurs” auxquels les religions sont davantage sujettes : des événements, comme la conversion de l’empereur Constantin, l’Inquisition ou les colonisations, ont profondément perturbé l’évolution “logique” des religions sur certains territoires. Les modèles de la physique statistique permettent d’intégrer facilement d’éventuelles forces extérieures…, ce qui est impossible avec les modèles classiques de mathématique statistique.

Données interdites

Dans la pratique, les analyses du comportement religieux ne sont pas aisées. « Le plus difficile est l’obtention des données, confie Filippo Petroni, chercheur en mécanique statistique à l’ULg. Dans certains pays, il est interdit de demander à quelle religion vous adhérez. Nous avons fait des recherches sur internet et nous avons fini par trouver deux groupes de données comptabilisant le nombre d’adhérents dans chaque religion à l’échelle mondiale. » Sans grande surprise, on observe une montée importante de l’islam. Un peu plus surprenante est la révélation de la stagnation globale du christianisme.

Il ne suffit pas d’avoir les chiffres, encore faut-il savoir ce qu’ils signifient… Dans ce domaine, les modèles de physique statistique peuvent aider à déceler des imprécisions dans la collecte de données sociologiques, comme l’illustre Filippo Petroni : « Quand nous avons étudié le nombre d’adhérents dans les différentes religions, nous avons mis en évidence un pic anormal dans la distribution, situé à 10 millions de croyants. Elle trouve son origine dans la manière approximative avec laquelle le recensement a été effectué : les grandes religions n’ont pas été suffisamment distinguées en leurs “sous-confessions”. » Ainsi, le nombre de religions ayant beaucoup d’adhérents a été surestimé et le nombre de religions en ayant peu a été sous-estimé, biaisant la distribution.

Et ce n’est qu’un exemple de ce que peut apporter la physique statistique à la sociologie. Nos deux physiciens liégeois publient leurs premiers résultats dans un article qui vient de paraître. D’autres sont déjà en préparation.

 

Elisa Di Pietro

 

M. Ausloos and F. Petroni, Statistical dynamics of religions and adherents, Eur. Phys. Lett. 77 (2007) 38002.

Contacts:

tél. 04.366.37.52, courriel Marcel.Ausloos@ulg.ac.be et filippo.petroni@ulg.ac.be