Stendhal, ce contemporain capital

Jacques Dubois le relit en romancier du politique et de l’érotique

En cinq romans, dont deux restés inachevés, Stendhal (1783-1842) s’est imposé comme un écrivain qui a su donner une image, toujours réajustée, de son temps et de la comédie sociale qui s’y développait. La critique s’est surtout intéressée à Stendhal comme romancier de l’amour désenchanté, à travers Le Rouge et le Noir, Lucien Leuwen et La Chartreuse de Parme. Il faut y ajouter Armance, son premier roman, et encore Lamiel, incomplet et publié 40 ans après sa mort.

L’étude que lui consacre Jacques Dubois, professeur émérite à l’ULg, restitue à l’auteur de De l’amour une vigueur politique et une intensité critique qui n’épargnent ni la morale, ni la société d’alors. Adversaire résolu de la Restauration de Louis XVIII (1814-1824), de Charles X (1824-1830) et de la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe (1830-1848), Stendhal dévoile, par l’entremise de personnages confrontés aux rigidités sociales, toute la force et l’énergie que nécessitent l’engagement politique comme l’engagement amoureux, figures métaphoriques réciproques. Non sans mal, puisque le désenchantement et la perte définitive des illusions guettent tout autant ces deux sphères qui tendent à s’interpénétrer. Stendhal disait d’ailleurs de la politique qu’elle était « comme un coup de pistolet au milieu d’un concert ».

« Avec Balzac, Stendhal est certainement l’un des grands fondateurs du réalisme, mais ils opèrent de manière très différente, voire opposée, observe Jacques Dubois. Là où le premier veut tout dire d’une société qu’il enveloppe dans un large mouvement de fresque, le second est un écrivain de la suggestion, du détail, du rapport indirect. Ces qualités, il les met au service de deux options : le politique d’une part, et ce que j’ai appelé l’érotique de l’autre. Lui-même considérait qu’il n’était guère possible de les associer sans qu’ils ne se confrontent… Or, tout au contraire, j’ai essayé de montrer que lorsque l’engagement politique n’est plus possible, il existe encore chez Stendhal l’amour, qui est une autre forme d’engagement dans le politique. Le va-et-vient entre ces deux pôles parfois contradictoires ne se fait pas sans écartèlement, ni ruptures… Mais Stendhal y apporte une vivacité d’esprit, un sens de l’humour, qui font que chez lui l’amour épouse, si j’ose dire, les forces de la rébellion individuelle contre l’ordre social dominant. »

Au fil de cet essai enlevé et convaincant, Jacques Dubois éclaire d’une lumière nouvelle – et que l’on ne s’étonnera pas de trouver proche de Bourdieu – les épisodes qui, à travers un personnage tantôt masculin (Julien Sorel, Fabrice del Dongo, Lucien Leeuwen), tantôt féminin (Mme de Rênal, Mathilde de la Mole, la Sanseverina, Lamiel) mettent en jeu ces rapports sociaux où l’étroitesse d’esprit, le conformisme, l’ennui règnent en maîtres. Stendhal leur oppose l’impétuosité, l’élan individuel, les désirs soutenus – qu’ils relèvent de l’homme ou de la femme. « Curieusement, constate Jacques Dubois, on appelle Stendhal le romancier du désenchantement amoureux, celui qui évoque l’hypocrisie et la fermeture d’une société qu’il abhorre sous toutes ses formes. Alors que lui-même est, comme Proust un siècle plus tard, un homme qui cultive l’art d’aller à la chasse au bonheur, comme il disait. Il faut en ce sens relire “Lamiel”, qui, même inachevé, montre toute l’évolution de l’écrivain vers plus d’allégresse et de distance. »

Pourquoi relire Stendhal ? « Parce qu’il nous faudrait un Stendhal aujourd’hui, assure Jacques Dubois. Je pense que nous vivons actuellement dans une période de restauration morale profondément négative, qui laisse trop de place au puritanisme et à la médiocrité. L’ironie de Stendhal, sa lucidité et sa manière de démonter les miroirs aux alouettes de son temps, à travers des personnages qui sont sympathiques ou ne le sont pas, peu importe, font de lui un romancier du politique qui pourrait être notre contemporain. »

 

Alain Delaunois

Jacques Dubois, Stendhal, une sociologie romanesque, La Découverte, coll. “Textes à l’appui/Laboratoire des sciences sociales”, Paris, 2007