3 questions à Quentin Michel

Les élections présidentielles françaises

Chargé de cours au département de sciences politiques, Quentin Michel est spécialiste des questions européennes.


Photo ULg-TILT Houet

Le 15e jour du mois : Nous sommes à la veille du premier tour des élections présidentielles en France. Comment l’observateur du monde politique que vous êtes suit-il cette actualité ?

Quentin Michel : En tant que chercheur, c’est à travers le prisme européen que cette élection m’intéresse car le choix du futur président de la République aura des conséquences pour l’Europe, d’autant que la France assurera la présidence de l’Union au cours du second semestre 2008.

Si l’on excepte les positions extrêmes de l’échiquier politique français, lesquelles sont farouchement opposées à la construction européenne, les trois candidats les plus sérieux, selon les sondages, sont pro-européens. Du moins dans leurs discours. A la lecture de leurs programmes, il me semble cependant que François Bayrou est “le plus européen”. Dans la ligne de Jean Monnet et de Robert Schumann, il proclame volontiers que « l’Europe est affaire de foi, d’engagement, d’idéal ». Favorable à une fédération européenne, le candidat de l’UDF estime aussi que l’Europe est « une nécessité pour ceux qui veulent appréhender dans la réalité les problèmes de nos sociétés ».

Etonnamment, dans la mesure où elle revendique l’héritage de François Mitterrand, Ségolène Royal est la moins prolixe sur l’Europe. Dans ses “100 propositions pour la France”, l’Union occupe une position très marginale. C’est plutôt décevant. La candidate socialiste reste très prudente dans ses déclarations, ce qui s’explique peut-être par les dissensions qui traversent encore le PS à ce sujet (rappelons que certains “éléphants” du parti, dont Laurent Fabius, avaient milité en faveur du “non” à la ratification de la Constitution européenne).

Nicolas Sarkozy est sans doute le plus pragmatique. Il a proposé, pour sortir de la crise dans laquelle l’Europe se trouve actuellement, de rédiger un mini-traité qu’il ferait valider par le Parlement. Ce texte a minima doterait l’Europe, dès 2009, de règles de fonctionnement efficaces avant l’élaboration d’un nouveau “traité fondamental”. Le président de l’UMP plaide pour un changement de la règle de l’unanimité, symbole d’immobilisme pour l’Europe politique mais aussi pour une présidence stable et un ministre des Affaires étrangères européen.

Ce qui est préoccupant, du moins à mon sens, c’est que l’Europe occupe peu de place dans les débats. Sans doute parce que ce sujet n’est pas “vendeur” auprès des citoyens. Les candidats – en excluant les positions extrêmes – sont plutôt sur la même ligne, sauf peut-être en ce qui concerne l’adhésion de la Turquie. Contrairement à Ségolèle Royal qui ne veut pas exclure des négociations avec l’Etat turc, Nicolas Sarkozy a exprimé son refus d’accueillir ce grand pays musulman en Europe. Mais, globalement, il n’y a pas d’oppositions majeures ni d’antagonismes profonds à l’égard de l’Europe et les trois représentants des grands partis sont acquis à l’idée d’organiser un référendum pour ratifier un nouveau texte de Constitution. La logique politique plaiderait en faveur d’un référendum européen. L’intention est séduisante, mais encore faudrait-il que les citoyens aient un avis motivé !

Le 15e jour : L’Europe souffre d’un déficit d’image ?

Q.M. : Certainement. La vision de l’Europe, notamment dans les médias, est principalement critique : technocrate, néolibérale, dépensière, etc. Or nous profitons tous de l’Union européenne. Les étudiants n’en ont pas suffisamment conscience, mais n’oublions pas que cette grande idée a ramené la paix sur le sol européen, a assuré notre autosuffisance alimentaire et a créé un marché unique. La monnaie commune, les voyages sans arrêt aux frontières, les échanges Erasmus, les projets Feder pour le développement des régions défavorisées, etc., sont des avancées dues à l’Union. Et pourtant, l’Europe n’est pas un enjeu électoral. Il y a manifestement un fossé entre les instances européennes et les citoyens. Notamment en France. C’est peut-être pour cela que les Français n’ont pas ratifié le projet présenté comme la “Constitution européenne”. Cela a provoqué un grand émoi dans les capitales parce que la France occupe aujourd’hui encore une place particulière : c’est un des grands pays fondateurs de l’Union et François Mitterrand, moteur du  fameux “couple franco-allemand”, est à l’origine du Traité de Maastricht, lequel rend possible la réalisation d’une Europe politique. C’est pour cette raison que le résultat du référendum a choqué. Mais soyons clairs, les Anglais auraient-ils ratifié le texte ?

Le 15e jour : La France garde donc une position privilégiée dans l’Union ?

Q.M. : Historiquement, la France pèse d’un poids particulier dans les négociations européennes. Mais, depuis une dizaine d’années, on remarque une évolution significative : alors que le français et l’anglais étaient les deux langues utilisées dans les groupes techniques de travail du Conseil, aujourd’hui, l’anglais domine. C’est un petit exemple mais il est révélateur d’un infléchissement de la tendance. Si l’Europe était latine dans les années 60, maintenant elle “tire” plus à l’Est. Berlin s’affirme de jour en jour comme le cœur de l’Europe et c’est sous la présidence allemande actuelle qu’un plan de l’énergie ambitieux vient d’être voté (il vise à ce que les énergies renouvelables atteignent 20% de notre production électrique). Par ailleurs, la chancelière Angela Merkel, dans sa “déclaration de Berlin” marquant le 50e anniversaire des Traités de Rome, tente de donner une nouvelle impulsion au traité constitutionnel. Elle espère trouver une sortie de crise avant les prochaines élections européennes en juin 2009. Malheureusement, cette déclaration n’est signée que par la présidence, les présidents de la Commission et du Parlement européens mais ne lie pas les Etats membres, comme l’a souligné le président tchèque.

Paradoxalement, alors que les populations aux marges de l’Union ont les yeux tournés vers le rivage de l’Europe, les citoyens européens sont déçus. L’Europe est en panne alors qu’ils voudraient qu’elle les fasse rêver... Seul un projet politique ambitieux lui apportera un nouveau souffle. Un espoir qui repose en partie sur les épaules du futur président de la République française.

 

Propos recueillis par Patricia Janssens
(texte mis sous presse le 3 avril.)