Le Discours de Seraing

L’impulsion royale qui favorisa la recherche

Faute d’avoir pu fêter le 100e anniversaire de l’usine, les grands halls de Cockerill à Seraing sont en ébullition pour le 110e, ce 1er octobre 1927. Tout le beau monde de l’industrie et de la politique belge est rassemblé pour écouter le discours du roi Albert Ier. Plus connu maintenant sous le nom du “Discours de Seraing”, il est l’origine du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS). Un moment historique que l’université de Liège a décidé, 80 ans plus tard, de commémorer in situ.

« Le sort des nations qui négligeront la science et ses savants est marqué pour la décadence »
Albert Ier, 1927

Dans le contexte de l’après-guerre, Albert Ier – et son entourage composé notamment de capitaines d’industrie – avait bien perçu l’intérêt de la recherche pour les entreprises belges et la nation tout entière. Sans marché intérieur important, la Belgique doit compter sur ses cerveaux pour créer emplois et richesses. Le Discours de Seraing présente la science non seulement comme un levier pour l’industrie mais aussi comme un instrument de prestige pour la nation. Si la vision est pertinente, l’équipement des institutions universitaires de l’époque n’était pas de taille à relever le double défi imposé par le Roi. Un important sursaut financier national en faveur de la recherche s’avérait indispensable.

« Albert Ier était entouré majoritairement de libres-penseurs d’origine modeste qui avaient fait fortune à la force du poignet comme Solvay ou Francqui, précise Robert Halleux, historien des sciences à l’ULg et directeur de recherche FNRS. A leurs yeux, la science faisait figure d’ascenseur social. L’entourage du Roi cultivait le dessein de faire “monter” les enfants du peuple, tout en se méfiant du politique... Ces deux points resteront des constantes dans l’histoire du FNRS. »

Sous-jacente au Discours de Seraing se trouve manifestement l’ambition de construire une institution nouvelle, de droit privé, au service d’une science utile, sociale, pacifique et patriotique. « C’est ainsi que dès l’origine, le Fonds rassembla des scientifiques de très grande valeur en charge de discerner les projets les plus intéressants, les plus notateurs, pour les financer, explique le recteur Bernard Rentier. Cette reconnaissance par les pairs constitue, aujourd’hui encore, un véritable “label de qualité” pour les chercheurs et l’institution qui les accueille bénéficie par ricochet de leur aura. Par ailleurs, l’imbrication voulue du FNRS et des universités est certainement gage des performances universitaires en matière de recherche. » L’initiative royale déclencha une telle vague de dons de la part des mécènes privés que le FNRS put délivrer, moins d’un an après sa naissance, ses premiers mandats d’aspirant.

« Au départ, le FNRS avait pour vocation de financer des doctorats, explique Robert Halleux. Mais la réintégration des chercheurs dans les universités est vite devenue un problème récurrent : la notion d’élite du FNRS avait quelque chose d’héroïque et d’apostolique, mais elle était peu compatible avec celle de prêt hypothécaire, par exemple ! » C’est ainsi que les mandats suivants ont été créés… pour aboutir à ce que le FNRS ne souhaitait pas initialement : une carrière complète du chercheur.

« Il faut que [...] nous trouvions tous ensemble les moyens pratiques de promouvoir la science et d’encourager les chercheurs et les savants »
Albert Ier, 1927

Les années passant, le capital initial provenant du mécénat s’est érodé et le FNRS a fini par accepter une donation de l’État, équivalente à 4,44% du budget du financement des universités. Cette transition a été difficile car fidèle à sa tradition albertienne, le FNRS a toujours cherché à valoriser l’initiative du chercheur, alors que la politique scientifique engage ses subsides sur base de plans de recherche. « Malgré les tentatives de mainmise, poursuit Robert Halleux, le FNRS a toujours préservé l’idéal de la liberté du chercheur... non sans paternalisme parfois. »

80 années d’existence plus tard, force est de constater que presque tous les académique sont passés par le FNRS et de nombreux hommes politiques également. Le Fonds subventionne à l’heure actuelle près de 2000 chercheurs dans notre pays, dont plus d’un quart à l’université de Liège. Tous les domaines de recherche en profitent. « S’il fallait choisir une grande réussite liégeoise parmi celles financées par le FNRS, confie Robert Halleux, je citerais volontiers l’expédition à la grande barrière de corail d’Australie dans les années 1960. C’est un titre de gloire pour notre Université qui possède aujourd’hui l’une des plus belles collections de coraux au monde. » Le FNRS bénéficie également des dons recueillis chaque année lors de l’opération Télévie, qu’il reverse ensuite à une centaine de chercheurs travaillant dans la lutte contre la leucémie et le cancer. En 2007, le Télévie a récolté près de 8 millions d’euros.

Même si la création du FNRS a permis des avancées phénoménales, la situation de la recherche dans notre pays est loin d’être confortable. Elle est même l’une des moins bien loties du monde occidental : « En Belgique, nous sommes loin des objectifs de Lisbonne qui prévoient que 3% du PIB soient consacrés à la recherche, explique le Recteur. Néanmoins, notre production scientifique reste encore d’un fort bon niveau. C’est le paradoxe belge. Mais nous vivons sur nos acquis et cela ne durera pas éternellement, notre performance commence à faiblir. » Victime du “à quoi cela sert-il ?”, la recherche fondamentale non orientée est la plus touchée par le manque de subsides. Le fondamental alimentant l’appliqué, il est fort à craindre que les activités industrielles pâtiront, demain, de ce choix.

« Le public ne comprend pas assez, chez nous, que la science pure est la condition indispensable de la science appliquée »
Albert Ier, 1927

Depuis quelques années, les chercheurs tirent la sonnette d’alarme pour attirer l’attention des décideurs politiques. Leurs espoirs commencent à être exaucés : il y a deux ans, le financement public de la recherche a été augmenté de 9 % en Communauté française. « Engloutie pour compenser des dettes accumulées lors de préfinancements divers, cette augmentation n’a finalement été que de 2% pour les universités, nuance le Recteur. Côté FNRS, les 9 % ont été par contre enregistrés à plein. »

Des mesures nouvelles sont prises au niveau fédéral également. « Depuis trois ans, les chercheurs sont partiellement exonérés d’impôts, ajoute Bernard Rentier. Ce ballon d’oxygène représente 7 à 8 millions d’euros par an pour une université comme la nôtre. Cependant, les professeurs ne sont pas encore comptés dans cette défiscalisation, alors qu’ils consacrent – par définition – une partie de leur travail à la recherche. On attend aussi pour l’année prochaine des mesures fiscales de type assujettissement à la TVA pour des contrats prestés à l’extérieur. »

L’embellie est bien présente, mais il faut poursuivre dans la même voie car la comparaison avec nos voisins du Nord laisse pantois le plus optimiste des chercheurs wallons : alors que les budgets du FNRS ont augmenté de 17% en 10 ans, ceux de son équivalent flamand, le Fonds voor Wetenschappelijk Onderzoek (FWO), ont bénéficié d’une hausse de 145 %... Ainsi, la Flandre a non seulement comblé son retard dans le domaine de la recherche, mais elle a également pris une avance considérable.

« Notre ardeur au travail restera la grande richesse du pays »
Albert Ier, 1927

Autre inquiétude pour la recherche en Belgique : le départ à la retraite de Marie-José Simoen, secrétaire générale du FNRS depuis 20 ans. « J’espère que le FNRS ne va pas devenir une machine politisée, confie Bernard Rentier. L’outil est trop beau pour être galvaudé. Le risque est que les candidats à la succession soient peu versés dans la recherche et plutôt désireux d’utiliser le FNRS comme tremplin vers d’autres cieux. Or, les scientifiques que nous sommes ont besoin de quelqu’un qui connaisse bien les universités et les grands consortiums européens; quelqu’un décidé à s’investir corps et âme dans le FNRS. Bref, nous cherchons un oiseau rare ! » Son nom sera connu le 22 novembre prochain.

Avant cette date, le 1er octobre, les grands halls de Cockerill accueilleront le roi Albert II pour la commémoration du 80e anniversaire du Discours de Seraing. Un événement qui sera salué par la sortie du livre La liberté de chercher. Histoire du Fonds national de la recherche scientifique, de Robert Halleux et Geneviève Xhayet, aux éditions de l’Université de Liège.

Elisa Di Pietro

Manifestation (sur invitation)

Le lundi 1er octobre à 10h, groupe CMI à Seraing

En présence du roi Albert II

Projection d’un film réalisé par Bernard Balteau de la RTBF :“La recherche, notre avenir”

Contacts : tél. 04.366.52.18

 

Le FNRS en chiffres

Aujourd’hui, le FNRS soutient 1708 chercheurs en Belgique :

  • 1098 doctorants
  • 246 post-doctorants à durée déterminée
  • 364 post-doctorants à durée indéterminée

Ces chercheurs sont répartis comme suit :

  • 31 % à l’UCL
  • 29 % à l’ULB
  • 27 % à l’ULg
  • 6 % aux FUNDP
  • 7 % ailleurs, principalement à l’UMH et aux FUSAGx

En outre, le FNRS subventionne des programmes de recherche présentés par des laboratoires, grâce à des conventions de recherche, à l’opération Télévie, etc. En 2006, 764 équipes de recherche ont ainsi pu bénéficier de cette aide financière.

Le FNRS souhaite également favoriser l’ouverture de l’espace de la recherche, en subsidiant des séjours de chercheurs à l’étranger, des réunions de scientifiques, des groupes de contact, etc. En 2005, le FNRS a financé 1244 collaborations scientifiques.

Informations sur le site www.fnrs.be